«Soif»: un Jésus en révolte contre Dieu

Sous la plume de Nothomb, le Christ n’est ni le gourou que dépeignent les Évangiles, ni le prophète exalté que représentait Pasolini dans «L’Évangile selon saint Matthieu», ni le caractère exemplaire portraituré dans le canonique «Jésus de Nazareth».
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Sous la plume de Nothomb, le Christ n’est ni le gourou que dépeignent les Évangiles, ni le prophète exalté que représentait Pasolini dans «L’Évangile selon saint Matthieu», ni le caractère exemplaire portraituré dans le canonique «Jésus de Nazareth».

La rentrée littéraire 2019 est pour Amélie Nothomb celle où elle « accouche », comme elle le dit elle-même, d’un roman qu’elle mijote depuis sa tendre enfance passée à adorer Jésus. Soif est le trentième à paraître depuis Hygiène de l’assassin en 1992. C’est le quatre-vingt-douzième si l’on compte tous ceux qui dorment dans ses tiroirs et qu’elle jure qu’elle ne publiera jamais. Mais, assure-t-elle, « c’est peut-être le plus important d’entre tous parce que j’ai attendu toute ma vie de me sentir prête à écrire sur la crucifixion de Jésus ».

« Il a été le héros de ma vie. Je suis fasciné au sens romanesque par Jésus. Pour me consacrer à ce grand sujet, il fallait que je sois assez expérimentée comme écrivain. Je voulais être au sommet de mon art. J’ai le sentiment que c’est maintenant ou jamais. J’ai 50 ans. Je ne crois pas que je puisse encore m’améliorer. Je vais probablement plutôt commencer à décliner. Je vais vieillir et perdre une partie de mes forces. Il fallait écrire ce roman au plus vite. »

 
«Soif» d'Amélie Nothomb

La maturité lui donne aussi la liberté de s’approprier le mythe, pense-t-elle. Sous la plume de Nothomb, le Christ n’est ni le gourou que dépeignent les Évangiles, ni le prophète exalté que représentait Pasolini dans L’Évangile selon saint Matthieu, ni le caractère exemplaire portraituré dans le canonique Jésus de Nazareth, ni même le corps souffrant et déchiqueté de La Passion du Christ, de Mel Gibson. Avec une écriture simple, comme d’habitude, et une narration classique qui plonge dans l’intériorité du personnage, Nothomb imagine un Jésus hypercharnel qui a « choisi le camp des hommes » et qui se révolte contre Dieu. « Père, tu as été dépassé par ton invention », lui fait-elle dire en page 91. « Sous couleur de donner une leçon d’amour édifiante, tu mets en scène la punition la plus hideuse et la plus lourde de conséquences qui se puisse imaginer. » Chez Nothomb, Dieu n’est pas mort. Mais il est critiqué par son fils sur la croix.

Via Dolorosa

Couronne d’épines violemment enfoncée sur le crâne. Coups de fouet déchirant la peau du Christ. Corps ployant sous le poids de la croix jusqu’à l’inatteignable sommet du Golgotha. D’autres artistes ont choisi de représenter, en gros plans sur les blessures et les clous enfoncés sauvagement dans la chair, la terrible violence des hommes dont Jésus fut la victime. Amélie Nothomb reprend ce chemin de la souffrance en éliminant tout excès de cruauté, racontant plutôt le grand mystère de la résistance du Christ à la douleur. La clé ? C’est la « soif » qui donne au roman son titre. Celle qui permet à l’homme souffrant de « trouver encore son bonheur dans une gorgée d’eau ».

Jésus est à mon avis le plus incarné de tous les hommes. Et c’est ce qui fait son exceptionnalité. Il pousse les possibilités du corps jusqu’à leurs extrêmes.

« En quittant l’enfance, on apprend à ne plus contenter sa faim dès qu’elle apparaît », expose le Jésus de Nothomb à quelques instants du trépas. « Personne n’apprend à différer le moment d’étancher sa soif. […] Je regrette que nul n’explore l’infini de la soif, la pureté de cet élan, l’âpre noblesse qui est la nôtre à l’instant où nous l’éprouvons. »

La soif, mais aussi l’idée du pardon que Jésus finira par s’octroyer, a réconcilié Nothomb avec cet épisode glaçant de l’Évangile, une crucifixion dont elle n’avait peut-être jamais compris le sens jusqu’à maintenant. « Je me désole que Jésus ait accepté ce supplice. Alors, j’ai imaginé qu’il prenne conscience, sur la croix, des conséquences funestes de cette crucifixion pour l’humanité. Il sait que cela servira d’exemple à tant d’hommes qui glorifieront la souffrance à cause de cet exemple irréparable. Il sait que les hommes qui le suivront vanteront les vertus du martyre et du sacrifice. Tout le contraire de son message d’amour. Mais il ose se pardonner cette erreur. »

Plaisirs de la chair et de l’ivresse

Jésus est un jouisseur. Vous en doutiez ? « Pas moi ! », claironne Amélie Nothomb. « Jésus est à mon avis le plus incarné de tous les hommes. Et c’est ce qui fait son exceptionnalité. Il pousse les possibilités du corps jusqu’à leurs extrêmes. Même les plus humbles sensations, comme la faim et le sommeil, lui sont extatiques. Une écharde au pied est une tragédie pour lui, car il vit son corps plus fort que tout le monde. C’est grâce à ça qu’il devient le grand champion de l’amour. »

Ainsi, le roman ne se prive pas de dessiner les contours, subtils et délicats, de sa prétendue relation amoureuse avec Marie-Madeleine (baptisée simplement Madeleine sous la plume d’Amélie Nothomb). « Je ne conçois pas que Jésus se soit privé d’expérimenter l’intimité amoureuse, s’exclame-t-elle. C’est n’importe quoi. Évidemment qu’il a connu l’amour physique ! »

On n’est jamais aussi mystique que Jésus sans ancrer son expérience du monde dans son corps. « Mystique ». Voilà un mot qui revient souvent dans le discours d’Amélie Nothomb, qu’on ne peut s’empêcher de questionner sur son rapport avec le catholicisme de son enfance. « Je ne suis pas pratiquante. Mais je cherche le sacré et je vis toutes les expériences de façon mystique, c’est-à-dire de façon horizontale et verticale, dans leur absolue totalité. C’est ainsi que j’imagine que Jésus a vécu sa vie. »

Elle nous a reçu cette fois sans grand chapeau excentrique et sans cérémonie : une femme simple qui, comme son personnage, prend plaisir à évoquer la joie d’habiter fiévreusement un corps et un esprit libres. Et d’aimer encore Jésus, pour toujours et à jamais, même en s’étant radicalement éloignée de l’innocence de son enfance. « On a beau être critique de la religion, conclut-elle, on aura toujours besoin de Jésus. Le Jésus fondamental, le Jésus qui porte un message d’amour, est au fondement de notre humanité, quelle que soit notre religion ou nos appartenances. Je le chérirai toujours. » Amen.

Soif

Amélie Nothomb, Albin Michel, Paris, 2019, 152 pages