Bande dessinée: moi, mes souliers

Rarement une bande dessinée allie-t-elle autant émoi esthétique et lisibilité que dans ce livre de Mikaël.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Rarement une bande dessinée allie-t-elle autant émoi esthétique et lisibilité que dans ce livre de Mikaël.

C’est déjà une réussite unanimement saluée par la critique, entérinée en librairie. Disponible en Europe francophone depuis juin, le premier tome du diptyque Bootblack ne nous parvient que maintenant. C’est voulu. « Un choix judicieux, je crois », juge Mikaël, joint à son atelier de Québec. « Là-bas, où il se publie une très grande quantité de titres neufs, il y a, en juin, une certaine accalmie. Le fait est que j’ai pu bénéficier d’un bel espace médiatique. » Au Québec, l’album est en ligne de front de la rentrée.

Cela étant, on est en présence d’une grande oeuvre, qu’importe la stratégie. Rarement une bande dessinée allie-t-elle autant émoi esthétique et lisibilité. On tombe à genoux, case après case. Mais on se relève vite, pour connaître la suite du destin très noir d’Al Chrysler le Bootblack, né Altenberg d’une famille de migrants d’origine allemande. Noir comme dans le noir à chaussures du cireur qu’il est. Noir comme le racisme, la discrimination sociale, les bas-fonds. Histoire d’amitié, d’amour, de rivalités, d’illusions et désillusions d’un homme, et portrait de société où tout est faussé d’entrée de jeu.

Ce qu’on voit et ne voit pas

« Ici, les gens se font tout seuls », dit le cliché, répété par Al. Qui se retrouve littéralement seul quand sa famille périt dans l’incendie de leur « nid à feu ». Terrible illustration. Où l’on ne voit pas de corps calcinés. « Ce n’est pas nécessaire. On les voit dans le regard du gamin. Je suis très sensible à la poudre aux yeux, que j’essaie d’éviter. Quand je fais une case wow, c’est pas pour dire au lecteur : “Regardez si je sais bien dessiner.” Il s’agit toujours d’induire quelque chose. »

À la planche 12, bel exemple, la case panoramique du bas ne montre qu’une main, des brosses, le trottoir. La case au-dessus est une vue aérienne de la pointe de Manhattan. « C’est ce que voient les gens arrivés en haut de l’échelle sociale. La case dessous, au ras du sol, est plus percutante parce qu’on ne voit pas le visage du Bootblack : le lecteur le voit, lui. Il voit son insignifiance dans cette hiérarchie. »

New York, New York

Bootblack n’est pas la suite de Giant, premier diptyque new-yorkais de Mikaël, grand écart entre la Dépression et le boum des gratte-ciel : il y en aura un troisième, dont l’action se passera dans le coin de Harlem. « New York contient toutes les histoires. Ça me permet de m’adresser au lecteur européen autant qu’au lecteur québécois. La lecture est différente : en France subsiste encore un rêve américain, alors qu’au Québec, on est en terrain connu. »

« Pour dépeindre la vie des immigrants, qu’il s’agisse des Irlandais, des Allemands, des Polonais, New York est LE lieu du grand tri. » Dans l’une des scènes de guerre, au bord du Rhin en 1945, le compagnon de tranchée d’Al est un New-Yorkais d’origine… russe.

« C’est l’idée de départ : je voulais emmener un soldat américain d’origine allemande sur la terre de ses ancêtres. Pour le confronter. Ce soldat tout aussi américain, mais d’origine russe, vient souligner ça : tous les Américains, sauf les peuples autochtones, viennent d’ailleurs. » Bootblack sent le cirage et la sueur, on y étouffe dans la poussière et la saleté, on y brûle : Mikaël, dont on admire d’abord les rendus architecturaux, la variété des angles, révèle sa plus grande force dans la transposition des sensations.

« J’inscris une fiction dans un contexte historique réel, mais après, je prends de grosses libertés. Je tords l’histoire. Pour donner confiance au lecteur, il faut cette plongée réaliste dans l’époque, et je suis très pointilleux là-dessus. Je m’arrache un peu les cheveux, mais ça me semble nécessaire. Du moment que ça contribue à mon but premier : l’histoire que je raconte. »

… et cinq pour commencer !

1. Le roman des Goscinny, naissance d’un Gaulois, par Catel (Grasset, 16 octobre). Pour célébrer les 60 ans du petit teigneux et de son copain un peu enveloppé, c’est Catel qui a la plus tendre proposition : un roman graphique.

2. Paul à la maison, par Michel Rabagliati (La Pastèque, 14 novembre). La série des Paul a 20 ans. Le personnage, lui, 12 de plus, grand saut vers l’âge des premiers bilans.

3. Spirou. L’espoir malgré tout, T2, par Émile Bravo (Dupuis, 4 novembre). Suite des tribulations de nos héros durant l’Occupation en Belgique : plus Spirou comprend ce qui se passe, pire ça va.

4. Ici ou ailleurs, par Guy Delisle, à partir des romans de Jean Echenoz (L’Association, vient de paraître). Complément facultatif, illustrations des rues par lesquelles Echenoz nous fait passer. Simplement beau.

5. Happy Sex 2, par Zep (Delcourt, mi-septembre). Goscinny abhorrait l’érotisme en bédé d’humour (au lit, disait-il, « je n’ai plus du tout envie de rire »). Avec Zep, il aurait pouffé.

Bootblack. Tome I

Mikaël, Dargaud, Paris, 2019, 64 pages