Rentrée française: ces legs qui nous façonnent

«La part du fils», grand roman cathartique de Jean-Luc Coatalem, aborde les thèmes de l'héritage et de la mémoire.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «La part du fils», grand roman cathartique de Jean-Luc Coatalem, aborde les thèmes de l'héritage et de la mémoire.

Cet automne, l’héritage, la transmission, l’enfance et la mémoire sont au coeur des romans qui nous parviennent de l’Hexagone. Source inépuisable d’inspiration pour les écrivains, ces thèmes forment la trame de La part du fils (Stock, 9 octobre), grand roman cathartique de Jean-Luc Coatalem. À partir de quelques bribes arrachées ici et là, l’auteur marche dans les traces de son défunt grand-père, incarcéré par la Gestapo durant le régime de Vichy. Défiant le mutisme du clan familial, fouillant les archives déchirées, imaginant les morceaux manquants, l’auteur fait revivre la mémoire d’un homme depuis trop longtemps tu et éludé.

Parmi les oeuvres les plus intrigantes de l’offre littéraire de l’automne, Databiographie (Flammarion, 12 septembre) s’appuie sur le principe que tout ce qui compose une existence peut être quantifié. Charly Delwart y résume sa vie de façon originale et percutante à l’aide de chiffres, de graphiques et de diagrammes émaillés de textes qui s’en font les échos et les interprétations. Fondées sur une remémoration des événements de son existence et les études et statistiques disponibles, les données forment un bilan de la personne qu’est Delwart à un instant T de l’histoire de l’humanité, et se font le résumé du vécu « d’un homme occidental vivant au XXIe siècle ».

Luc Lang réfléchit à l’importance de la violence dans la construction de son histoire familiale. Récit universel de chute et de rédemption, La tentation (Stock, 2 octobre) raconte, au-delà de la métaphore, la perte de repères d’un homme qui vacille, d’un chasseur devenu gibier. François, chirurgien, la cinquantaine, traque et blesse un cerf. Mais, pour la première fois, un doute l’assaille. Refoulant ses instincts, il sauve l’animal. S’ensuit une grande réflexion sur l’évolution de nos valeurs, la filiation et la propriété.

De cette réflexion sur l’héritage, Lionel Duroy tire un roman sur les liens indestructibles et la résilience de l’enfance. Héros de Nous étions nés pour être heureux (Juillard, 27 septembre), Paul a fait du désastre de son histoire familiale le coeur de ses romans. Une démarche que ses frères et soeurs n’ont ni comprise ni acceptée. Alors que les ponts sont coupés depuis de nombreuses années, l’écrivain décide de réunir sa famille à déjeuner ; premier pas vers la réconciliation et l’acceptation de soi.

Parmi les premiers romans les plus attendus de cette rentrée littéraire, notons le puissant Zébu Boy (Monsieur Toussaint Louverture — 24 septembre). En 1998, à peine âgée de 20 ans, Aurélie Champagne se lance sur les traces de son père et du nom malgache qu’il lui a légué. Elle découvre l’histoire de Madagascar, et se passionne pour l’insurrection de 1947, où l’île prit armes et amulettes pour se soulever et se libérer. Parmi les insurgés se trouve Zébu Boy, parti combattre pour la France et revenu détruit et désillusionné. Prêt à tout pour obtenir le respect de son père, il se lance dans un combat traversé d’incantations et de spiritualité.

Cette rentrée littéraire n’est pas à l’abri du scandale. L’écrivain Yann Moix, qu’on connaît notamment pour ses propos incendiaires sur les femmes de plus de 50 ans, livre son autobiographie dans son roman Orléans (Grasset, 26 août). Il y raconte le cauchemar qu’a été son enfance, ainsi que les sévices que lui aurait fait subir son père. Or, selon le frère cadet de l’auteur, Alexandre, cette histoire ne serait qu’affabulations. Dans une lettre ouverte publiée dans Le Parisien, il affirme être la véritable victime dans cette histoire. Son bourreau ? Non son père, mais son frère aîné. « Dans sa vie, mon frère n’a que deux obsessions : obtenir le prix Goncourt et m’annihiler. Me nier, m’éliminer, me rayer de la carte. Par tous les moyens. Physiquement ou moralement. »

Dictatures de la révolution

De quel genre de vague à l’âme naît une révolution ? C’est la question que se pose Irina Teodorescu dans Ni poète ni animal (Flammarion, 12 septembre). Lorsque Carmen, avocate parisienne d’origine roumaine, apprend le décès de son ami le « Grand Poète », un des révolutionnaires ayant contribué à la chute du régime de Ceausescu, tous ses souvenirs de 1989 lui reviennent en un instant. Dans le récit de trois générations de femmes aspirées par l’histoire, elle raconte l’éblouissement et l’aveuglement qui accompagnent toute révolution, tout combat pour la justice.

Après le succès phénoménal du roman Hitler, mon voisin, Bertil Scali jongle avec les codes de la dystopie pour plonger de nouveau dans un sujet extrêmement polarisant et revisiter les dérives du totalitarisme. Dans Air (Michel Lafon, 30 septembre), écrit en collaboration avec l’homme d’affaires Raphaël de Andréis, l’écrivain et journaliste imagine un univers dominé par la cellule AIR, des agents du gouvernement chargés de punir les responsables du génocide écologique qui a bien failli mettre un terme à la race humaine. Mais les dérives et les abus sont nombreux chez ces extrémistes de l’environnement. Jusqu’où iront-ils pour sauver l’humanité ?

L’autrice et sociologue Catherine Gucher met sa passion pour les êtres humains et les territoires qui les façonnent au service de sa fibre créative. Dans Et qu’importe la révolution ? (Le Mot et le reste, 24 septembre), elle s’intéresse à Cuba et aux promesses déchues d’une génération de révolutionnaires. À l’annonce de la mort de Fidel Castro, le 25 novembre 2016, une jeune femme renoue avec son amour et ses idéaux de jeunesse. Un grand roman générationnel « qui l’emporte sur les lendemains qui déchantent. »

Trois ans après le remarqué Les lois de l’apogée, Jean Le Gall esquisse le portrait d’une vengeance, sous l’influence conjuguée d’Alexandre Dumas et du roman de moeurs. Dans L’île introuvable (Robert Laffont, 27 septembre), un enquêteur traque la piste d’un écrivain évanoui dans la nature. Une disparition jugée d’autant plus troublante qu’elle survient quelques mois après celle de sa compagne, l’éditrice Dominique Bremmer.

Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand évoquait le souvenir d’un baiser, échangé avec la fille du sonneur de cloches de l’abbaye de Westminster, où, sans le sou et affamé, il avait trouvé refuge. Plus de deux siècles plus tard, Jérôme Attal lance un vieux professeur de lettres et une jeune Londonienne sur les traces de ce mystérieux baiser. Dans La petite sonneuse de cloches (Robert Laffont – 25 septembre), cette chasse au trésor fiévreuse et romantique est le point de départ d’une nouvelle passion.

Espiègle solitude

Acrobate de l’esprit s’il en est, l’écrivain et humoriste Jean-Louis Fournier possède le don de percevoir la beauté et l’espoir dans la désolation. Il en fait encore une fois la preuve avec son roman Je ne suis pas seul à être seul (JC Lattès – début novembre), où il se penche sur les paradoxes de la solitude : celle qu’on désire comme celle qu’on fuit, celle qui permet de créer et celle qui fait naître les larmes. À mi-chemin entre la douceur, la mélancolie et l’espièglerie, l’auteur ressasse ses souvenirs, de la première danse refusée au premier deuil, réalisant progressivement que nous traçons seuls notre chemin. De son appartement, il observe ce monde où la perpétuelle connexion entre les individus semble être le berceau d’un grand isolement. Ce roman , à la manière d’une aquarelle de Turner, s’avère aussi contemplatif que révélateur.