Les quinze ans de Poètes de brousse, éditeurs de cuisine

Les éditeurs de Poètes de brousse, Jean-François Poupart et Kim Doré
Photo: Catherine Legault Le Devoir Les éditeurs de Poètes de brousse, Jean-François Poupart et Kim Doré

Selon ce que veut l’anecdote, François Guerrette aurait soumis cinq manuscrits à Poètes de brousse avant que soit retenu ce qui deviendra son premier recueil, Les oiseaux parlent au passé, en 2009.

« François, dans ce temps-là, habitait encore à Rimouski. Je lui envoyais une lettre de refus et, quatre ou cinq jours après, j’avais un nouveau manuscrit dans la boîte aux lettres », se souvient Kim Doré, attablée dans la salle à manger de la maison qu’elle habite avec son chum et partenaire d’édition Jean-François Poupart (ainsi que leurs trois enfants), quartier général de facto de Poètes de brousse, qui souligne cet automne ses 15 ans.

 

« Il y en a plusieurs qui auraient renoncé », ajoute-t-elle au sujet de la persévérance de Guerrette, bien qu’elle pourrait tout aussi bien parler de leur persévérance à eux, de leur foi en ce qu’une jeune voix encore tâtonnante gagne un jour suffisamment en assurance et finisse par se détacher de la page. « C’est ce que j’aime le plus : recevoir un manuscrit, entendre une voix, décider de l’accompagner et voir qu’au deuxième, au quatrième livre, cette voix s’affine, devient une puissance de plus en plus grande. »

Et qu’est-ce qu’une voix poétique puissante ? Doré tente une réponse, malgré la question évidemment impossible : « C’est quelque chose qu’on sent au fond du texte et qui est mis en avant par une forme, c’est quelque chose d’efficace, de juste, qui va droit au coeur. C’est quelque chose d’honnête. »

Fin de l’histoire : François Guerrette revendique aujourd’hui une oeuvre de cinq livres et compte parmi les poètes les plus importants de sa génération.

Gothiques, vraiment ?

Alors que les jeunes maisons d’édition, et les jeunes poètes, occupent un espace majeur dans l’écosystème poétique actuel, Poètes de brousse émerge en 2004 de la tête de deux poètes, au coeur d’un paysage toujours dominé par des institutions comme l’Hexagone, les Herbes rouges et les Écrits des Forges.

Née en 1997 sous la forme d’une collection au sein des Éditions des Intouchables, la maison sera d’abord associée à une forme d’insolence punk — « on s’est fait traiter de gothiques dans Le Devoir ! » — cultivée par Jean-François Poupart lors de soirées de lecture échevelées. Cette réputation sulfureuse n’aura pourtant jamais complètement résisté à l’épreuve des faits, compte tenu d’une écurie ayant peu à peu ouvert ses portes à des gens n’ayant pas grand-chose de punk (Simon Boulerice !) et d’un travail sur le texte tenant en horreur toute négligence.

« Kim, c’est “la” personne au Québec avec qui tu veux faire un livre de poésie », s’exclame Poupart. « Elle ne laisse rien au hasard : toutes les assonances, tous les hiatus, tous les pronoms, tous les “qui”, “que”, “quoi”, “donc”, elle va te les montrer et te demander si c’est bien ça que tu veux faire. »

La principale intéressée explique : « Notre rôle, c’est de s’interroger sur un texte, pas d’éliminer ce qui ne nous plaît pas. C’est du repérage : repérer les récurrences, les schémas, les tics, parce qu’on en a tous, et parce que quoi qu’on en dise, la poésie, c’est très structurel. Même l’oralité, quand elle est cohérente, a une structure. »

Compte tenu de son autre vie de professeur, Jean-François Poupart est davantage du genre, sous son chapeau d’éditeur, à suggérer des lectures très précises (la fin de tel livre, le début de celui-là) à leurs auteurs en gestation, voire à les pousser dans leurs derniers retranchements.

Il suggérait, par exemple, à Jean-Marc Desgent, en planchant sur Misère et dialogue des bêtes (2019), d’en retirer la ponctuation, une première pour le poète qui publie depuis 1974. « Il est tombé par terre ! “Tu ne peux pas me demander ça !” Je lui ai juste dit : “Essaie.” Il est revenu la semaine d’après et ça avait donné un autre sens, une autre couleur à sa langue. Il était émerveillé par son propre texte. »

La richesse du désaccord

Fiers d’un catalogue paritaire du côté de la poésie (mais pas encore en essais, regrette Kim Doré), Poètes de brousse aura beaucoup brillé au cours des dernières années grâce à ses nouvelles voix féminines, dont celles de Daria Colonna, Roseline Lambert, Émilie Turmel et Laurence Veilleux. Une jeune vétérane de la plus vieille des jeunes maisons de poésie, Geneviève Blais, y publiera d’ailleurs le 15 octobre Fusibles, son cinquième livre.

« On est des éditeurs de cuisine », résume Kim, une phrase décrivant à la fois les réalités très concrètes de leur travail effectué sans bureau, à la table de leur demeure, mais aussi celles du cercle intime dans lequel sont conviés leurs auteurs. « Mes meilleurs amis sont pas mal tous des poètes de la maison. »

Au programme des célébrations de ce quinzième : la naissance d’une nouvelle collection, Prose, dirigée par Myriam Vincent, dont le premier titre, Un de Salomé Assor, est attendu pour le 18 septembre. Aussi : un grand cabaret présenté le 25 septembre au Festival international de la littérature, avec sur la scène du Lion d’Or une vingtaine de membres du clan.

D’autres titres attendus en poésie cet automne

Ciguë, Annie Lafleur (Le Quartanier, 3 septembre)

Et si on s’éteignait demain ?, collectif dirigé par Marie-Élaine Guay (Del Busso, 9 septembre)

L’espace caressé par ta voix, Pierre Nepveu (Éditions du Noroît, 18 septembre)

Taverne nationale, Hector Ruiz et Dominic Marcil (Triptyque, 18 septembre)

Choix de poèmes pas trop longs, Michel Garneau (L’Oie de Cravan, 8 octobre)

Carnet de parc, Véronique Grenier (Éditions de Ta Mère, 9 octobre)

Perruche, Virginie Beauregard D. ; Peigner le feu, Jean-Christophe Réhel (poésie jeunesse à La courte échelle, 9 octobre)

De rivières, Vanessa Bell (La Peuplade, 10 octobre)