«Oshima»: chronique de coeurs crevés par un monde lourd

Sous un décor apocalyptique, «Oshima» est peut-être davantage une histoire de retour aux origines.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir Sous un décor apocalyptique, «Oshima» est peut-être davantage une histoire de retour aux origines.

Il faut se rendre à l’évidence : imaginer catastrophes climatiques et chaos social, concevoir que le monde est en train de courir à sa perte, est un exercice qui relève de moins en moins de la fiction pure.

Serge Lamothe n’en est pas à sa première incursion dans le futur. Il a déjà tâté de la « posthistoire » avec Les enfants lumière (Alto, 2012). Avec Oshima, son neuvième roman, cet écrivain né à Québec en 1963 joue à la fiction spéculative, campée dans un futur pas si lointain qui prend sa source dans un réel inquiétant qui est déjà le nôtre.

Nous sommes en 2043 (bonjour Bashung). Akamaru, un ingénieur franco-nippon de 35 ans qui vit à Paris, s’exprime au « je » dans deux cahiers qu’il semble avoir remplis au jour le jour — un choix de narration qui semble parfois peu vraisemblable.

Une Apocalypse par si lointaine

La civilisation « thermo-industrielle » est au bord de l’effondrement. La crise migratoire est sans précédent, la surveillance généralisée et l’atomisation sociale ont atteint des proportions terrifiantes, les minarets ont poussé comme des champignons dans Paris, ville désormais sous la botte à la fois par des « barbus en robe » et par des miliciens d’extrême droite. Dans une grande partie du monde règne le « Suprême Califat ». C’est alors que survient « l’Effondrement Global des Réseaux » (EGR).

 

À l’âge de 15 ans, en 2023, Akamaru avait quitté le Japon avec sa mère française. De son père japonais, il n’avait plus vraiment entendu parler, jusqu’à ce qu’il reçoive du Japon la lettre d’un ami et voisin de son père qui lui apprend que l’homme serait mourant et qu’il souhaite le voir. Sans trop réfléchir, fuyant aussi la crise, Akamaru décide d’entreprendre le voyage vers le Japon, laissant derrière lui sa mère, dans une tentative risquée et aveugle de se réconcilier, peut-être, avec sa profonde dualité.

Il s’enfuit de justesse pour Istanbul, traverse la mer Noire, puis l’Afghanistan, déguisé en femme sous une burqa, passe par l’Inde du Sud — où il sauvera la vie d’un garçon qui va s’attacher à lui « comme une puce à son chien » —, Singapour, les Philippines, avant de rejoindre le Japon. Se faufilant entre les obstacles, aidé chaque fois par des gens de bonne volonté.

Décrit comme un « roman de la route futuriste et intime », Oshima est un voyage rempli de rencontres et d’ellipses, de quelques personnages de femmes fortes et d’épisodes parfois tirés par les cheveux. Le jeune homme métissé aux yeux bleus va prendre la mesure de la catastrophe générale qui a frappé le monde, complètement « dénaturé par la violence ». Le récit fait aussi plusieurs pas de côté, comme lorsqu’il aborde la catastrophe d’Hiroshima ou le cinéma de Kurosawa.

Sous ce décor apocalyptique, Oshima est peut-être davantage une histoire de retour aux origines. Akamaru parviendra à rejoindre la petite île volcanique (réelle) d’Ōshima, dans l’archipel d’Izu, pas très loin de Tokyo. L’effondrement mondial devient dès lors un peu accessoire et laisse toute la place à la joie de ses retrouvailles avec l’homme qui lui a écrit et avec sa fille, Kohana, avec laquelle le narrateur avait connu ses premiers émois sexuels à l’adolescence.

Roman de la route et de collapsologie appliquée qui s’étend sur quelques mois, mais surtout roman d’amours impossibles et de « cœurs crevés ». Car, sans rien dévoiler, ce sont des passions sans lendemain et des secrets familiaux enfouis qui font battre le vrai cœur d’Oshima — un peu comme dans Mektoub (Alto, 2016), où l’amour est idéalisé et mis à distance.

Serge Lamothe ponctue son roman de passages humanistes, parfois un peu sentencieux, y accroche mythes et rituels du Japon — pays qui à l’évidence fascine l’écrivain, et on le comprend — et explore le motif de la mort volontaire et stoïque : « La mort est une abomination sereine. »

Un roman un peu trop éclaté, dont le lecteur a parfois du mal à concilier les deux hémisphères. Mais un voyage inquiétant, crépusculaire et souvent sensuel, malgré la noirceur du monde qu’il imagine.

Oshima

★★★ 1/2

Serge Lamothe, Alto, Québec, 2019, 296 pages