«Les étoiles»: depuis l’orteil jusqu’au firmament

L'auteur et illustrateur d'«Azadah» parvient à mettre en scène avec douceur et doigté, avec humour aussi, la toujours difficile acceptatopm de l'Autre, la peur de l'étranger dans les étoiles.
Photo: Jacques Goldstyn / La Pastèque L'auteur et illustrateur d'«Azadah» parvient à mettre en scène avec douceur et doigté, avec humour aussi, la toujours difficile acceptatopm de l'Autre, la peur de l'étranger dans les étoiles.

La tête dans les étoiles, mais les pieds bien sur terre, Yakov préfère de loin découvrir les mystères de l’espace plutôt que d’aider son père épicier. Persuadé qu’il ira un jour sur Mars, sur la Lune, sur Titan ou encore sur Ganymède, il passe ses journées à lire, à apprendre et à fabriquer des vaisseaux spatiaux.

Puis, un jour, levant à peine le nez de son livre, il aperçoit de jolis pieds dans des sandales rouges. Un peu plus haut se trouve le visage d’Aïcha. Coup de cœur, de foudre, de folie. Ainsi débute la route étoilée de ces deux enfants.

 

Sensible et infiniment éloquent, Jacques Goldstyn nous revient avec Les étoiles, tout nouvel opus paru à La Pastèque, dans lequel il joue habilement le thème de l’amour vécu au-delà des frontières.

Là où il n’y a pas de limites, là où tout est possible, loin du petit quartier un peu coincé par des convictions religieuses. Parce qu’au cœur de ce bled juif montréalais où vit Yakov, Aïcha débarque avec son hidjab. Il n’en faut pas plus pour que leur amitié naissante fasse rapidement jaser tout le quartier et sème la colère chez le paternel des deux familles.

L’auteur et illustrateur d’Azadah parvient ici à mettre en scène avec douceur et doigté, et humour aussi, la toujours et difficile acceptation de l’Autre, la peur de l’étranger. Et pourtant, sous la kippa et le hidjab, les deux enfants, eux, ne connaissent pas de frontières et voient plutôt tout ce qui les unit.

Par-delà le mur bâti entre leur maison respective par les pères en furie, le ciel fourmille de mille et un secrets qu’ils espèrent bien découvrir. Lieu de tous les possibles, la voûte n’a rien à faire des conflits et permet aux enfants de rêver haut et grand.

La langue des étoiles

La voie romantique empruntée par Goldstyn pour faire tomber les murs reste avant tout empreinte de poésie et est racontée avec une verve ponctuée d’analogies savoureuses, toutes en lien avec l’espace.

Ainsi, les yeux d’Aïcha sont « noirs comme deux petits astéroïdes », puis, lorsque son voile glisse sur ses épaules, c’est une « cascade de cheveux qui jaillit tel un nuage interstellaire ». Leur passion commune les rend par ailleurs inséparables « comme des étoiles jumelles », à un point tel que Yakov a l’impression d’être « en orbite autour » de sa belle Aïcha.

Photo: Jacques Goldstyn / La Pastèque

Cette plume inspirée de la Voie lactée s’accompagne d’illustrations qui appuient et complètent avec sensibilité la traversée de ces deux personnages. Le mouvement constant dans le trait évoque la liberté des enfants et leur soif de découvrir demain.

L’humour légendaire qui fait la force du trait de Goldstyn épouse, par ailleurs, la candeur des enfants tout en ridiculisant la rigidité de certains adultes.

Puis, la variation des plans, les changements de couleur — passant du bleu étoilé au gris terne d’une chambre fermée —, les angles jouant sur la grandeur du père et la petite taille de Yakov, l’alternance entre les cases et les illustrations à bord perdu — qui appuient la liberté des enfants —, tout participe à l’énergie du récit, à rendre cette épopée plus grande que nature, et invite à aller au bout de ses rêves, même s’ils semblent à des années-lumière.

Extrait de «Les étoiles»

Mon père est épicier et il a décidé que je reprendrais le commerce familial quand je serai grand. Mais papa, je t’ai déjà dit que je ne veux pas devenir épicier. Je veux devenir astronaute et… ARRRGG ! Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour avoir un fils pareil ! ? Quelle lubie ! Ça, ça vient de ton côté de la famille ! Chez moi, on a les pieds sur terre ! […] Ma mère, c’est le contraire de mon père. C’est la douceur et la gentillesse […] Que je devienne épicier ou non, je crois qu’au fond, elle s’en moque. L’essentiel pour elle, c’est que je sois heureux. […] Tout ce que je te demande, c’est de ne pas être dans la lune quand tu t’occupes de tes soeurs. Être dans la lune, c’est parfois agréable, mais on se sent vite seul. Et puis un jour, alors que je suis au parc… Quelque chose ou plutôt quelqu’un attire mon attention. Des pieds ! De jolis pieds dans des sandales rouges !

Les étoiles

★★★ 1/2

Jacques Goldstyn, La Pastèque, Montréal, 2019, 64 pages