Le faisceau de lumière qui clarifie Pierre Morency

L’écrivain de 77 ans, Pierre Morency, aussi ornithologue
Photo: Francis Vachon Le Devoir L’écrivain de 77 ans, Pierre Morency, aussi ornithologue

Ils ont tout vu, tout vécu et beaucoup écrit. Le Devoir repart cet été à la rencontre des doyens de notre littérature — des écrivains de 75 ans et plus —, le temps d’une conversation au sujet de leur oeuvre, du temps qui passe et d’un monde qu’ils ont vu se transformer.

De l’autre côté de la caméra, dans le bureau de sa maison de l’île d’Orléans où il nous accueille virtuellement, l’auteur Pierre Morency présente un à un ses étonnants outils de poète : voici une boussole, voici une montre, voici une petite lampe de poche et voici un appeau. Un crayon et une feuille de papier, ou un ordinateur, ne devraient-ils pas suffire ?

« Quand je faisais des causeries, je montrais cette petite lampe de poche pour illustrer que ça fait partie de mon travail que d’éclairer ce qui n’est pas visible, comme le son de l’appeau a cette faculté de faire apparaître un vivant qui était caché dans un buisson ou dans un fourré », se souvient l’écrivain de 77 ans, aussi ornithologue, qui a consacré plusieurs textes aux oiseaux, notamment dans sa trilogie des Histoires naturelles du Nouveau Monde.

« Je lisais récemment Joséphine Bacon, et il y a, dans un de ses livres, cette petite phrase : “Si tu regardes bien, tu verras l’étoile de midi.” Pour moi, une partie du rôle de la poésie, c’est de rappeler qu’il y a des réalités qu’on ne voit pas toujours et qui sont pourtant là, comme l’étoile de midi. »

Pour moi, une partie du rôle de la poésie, c’est de rappeler qu’il y a des réalités qu’on ne voit pas toujours et qui sont pourtant là, comme l’étoile de midi

Grand lecteur, il note depuis des années, dans un carnet spécial, ses poèmes préférés ainsi que « toutes les beautés, les surprises, les inventions de la langue parlée que j’entends autour de moi », confiait-il, en 2004, dans la préface d’une anthologie de ses poèmes parus entre 1966 et 1986. Il y a quelques jours, une de ses petites-filles, en lui racontant son séjour dans un camp d’été, emploie devant son grand-père l’expression « pleuvoir à pleines gouttes », qu’il s’empresse de consigner. « Pleuvoir à pleines gouttes ! » répète-t-il, en parfait état d’émerveillement. « Ce n’est pas dans la langue courante, ça — on va plutôt dire “il pleut à verse, il pleut à siaux” —, et c’est d’une beauté. Ça fait partie de ce que la poésie de la vie nous donne. »

Le mot qui chante

Le labeur du poète serait évidemment beaucoup trop facile s’il ne s’agissait que de capter ce genre de trouvailles. « Il y a le mot qui chante / Et le bruit du décor », écrivait Pierre Reverdy, un fragment que Pierre Morency chérit au point de l’avoir inscrit sur son sous-main.

« Il y a beaucoup de choses à méditer là-dedans », observe-t-il au sujet de ce qui constitue une sorte de (très bref) art poétique. « D’abord, je pense qu’il y a une réalité de la poésie dans nos vies qui est empêchée par le bruit du décor. Le bruit du décor, ça peut être le langage usé qui ne veut rien dire, la langue de bois, la langue de cuir des administrations, la langue plate, toxique. Et c’est pour cette raison que le poète doit trouver le mot qui chante, qui n’est pas nécessairement musical, mais qui dit autre chose que ces langues-là. Le mot qui chante détoxifie la langue. »

Alors que d’autres auteurs s’en méfient, Pierre Morency n’aura jamais craint de tenter de réenchanter des mots élimés comme « amour » et « lumière », parce que l’amour est une réalité de sa vie, explique-t-il (le chanceux), et que « parce que j’ai l’impression qu’un des bienfaits de vieillir, s’il y en a, c’est le fait de se clarifier. L’être qui vieillit se désencombre. Forcément, pour se clarifier, pour se désencombrer, ça prend un faisceau de lumière qu’on dirige à l’intérieur en soi ».

Rétif au joug

Pierre Morency se souvient d’une voisine qui, en parlant de son mari refusant toute autorité, l’avait décrit comme « rétif au joug », une autre suave pépite de poésie spontanée. Rétif au joug, jaloux de sa liberté, le poète et romancier l’aura été lui aussi toute sa vie, préférant croire aux contrats qui finiraient par venir (il a été rédacteur, animateur et chroniqueur à Radio-Canada) plutôt que de s’enfermer dans les contraintes du 9 à 5. Même la contrainte choisie de l’écriture aura appelé, le plus souvent possible, l’éclaircie d’une longue partie de pêche à la mouche, ou d’une marche en forêt.

« ils ne mettront pas la hache dans ma mémoire / ils ne casseront pas le soleil de mon cri / jamais ils ne piégeront la grande bête / d’être libre qui s’emporte au fond de moi / ils ne perceront pas mes coffres de merveilles », jurait-il en 1970 dans Au nord constamment de l’amour.

Il préfère ainsi, face à la menace, pour ne pas dire le joug, que représente le réchauffement climatique, se ranger du côté de la foi en ceux qui le suivront. « C’est une question extrêmement grave, et je ne dois pas y répondre de façon légère, bien que mon travail se branche rarement sur les aspects négatifs de la vie. J’ai plutôt tendance à saluer des réalités, des couleurs, des animaux. Je sais très bien où on se situe, je sais ce qui attend notre planète, mais parce que j’ai des petits-enfants que j’aime, je ne peux pas demain matin verser dans le catastrophisme. Je serais plutôt porté à avoir confiance en ce que la technique puisse nous apporter des solutions, pour peu qu’on l’exerce de manière raisonnée et courageuse. »

Il tend la main derrière lui. « J’ai retrouvé récemment un poème de Xavier Bordes que j’avais retranscrit et que j’avais oublié depuis longtemps. [Il en lit un extrait, qui semble résumer sa pensée quant à la question environnementale.] “Longue vie à l’herbe / Longue vie à l’oursin blanc et au soleil brillant / Longue vie à la baleine et à l’amibe / Au chevreuil et à la marmotte, à l’éléphant et au moustique / Au castor qui bâtit sous les eaux comme les vrais poètes // Longue vie à l’humanité aussi / Mais c’est plutôt pour le principe / Elle ne l’a pas méritée”. » Puis, le lendemain de cette conversation, un message de Pierre Morency dans notre boîte courriel : « Je vous ai dit hier que je prêtais beaucoup d’importance au mot salut et à ma position concernant la salutation. J’aurais sans doute dû mentionner que ce mot salut vient du latin qui signifie santé. On saluait les gens pour leur souhaiter bonne santé. Autrement dit, je me soucie grandement de la santé de notre monde, de notre Terre, sous toutes ses formes. »

Des amis éternels 

En 1967, Gilles Vigneault publie aux Éditions de l’Arc Poèmes de la froide merveille de vivre, premier livre d’un jeune Pierre Morency, mi-vingtaine, dans lequel surgit étonnamment la mort dans une section intitulée « Denis Lévesque », du nom d’un confrère de classe parti trop tôt.

Quelle relation entretient-il, plus de 50 ans plus tard, avec la mort ? « Ne pas en avoir peur, ça fait partie de ce que j’appelle la clarification. S’ouvrir l’esprit, le coeur, ça implique de savoir où on s’en va, même si j’espère que ce sera le plus tard possible. Pour tout vous dire, je ne suis pas particulièrement fasciné par la réalité de la mort, même si je suis très rejoint par la mort, parce que j’ai beaucoup d’amis qui ne sont plus parmi nous. Je vis dans ma mémoire avec ces amis, ils me parlent. Même ceux qui ne sont plus là restent mes amis. »