Faire naître l’enfant lecteur

Plusieurs maisons d’édition et librairies ont exposé sous un grand chapiteau leurs joyaux de papier.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Plusieurs maisons d’édition et librairies ont exposé sous un grand chapiteau leurs joyaux de papier.

Bolets, chanterelles et morilles : les mots sont prononcés lentement et clairement pour les dizaines de petites oreilles qui ne les auraient peut-être jamais entendus. L’auteure et illustratrice Élise Gravel répète qu’il ne faut pas manger n’importe lequel de ces mycètes. « Tu peux seulement manger les champignons que tes parents ou qu’un adulte que tu connais bien met dans ton assiette », avertit la créatrice du Fan club des champignons (Les 400 coups) en en faisant la lecture à l’occasion de la première édition du Festival de littérature jeunesse de Montréal, dimanche.

Rencontré quelques minutes plus tard, le jeune Paul-Émile, âgé de six ans, trimbale l’album en question, magnifiquement illustré à l’aquarelle. « On va bientôt aller en camping dans la forêt. Peut-être qu’on va pouvoir cueillir des champignons ? » se demande-t-il. Le petit lecteur nous apprend qu’il s’est aussi procuré (par l’entremise de sa mère, juste à côté) le livre Bienvenue à la monstrerie (Les 400 coups), de la même Élise Gravel. On devine de quoi ça parle.

« Le Salon du livre reste un événement pour les adultes, où ils amènent leurs enfants. On voulait faire un événement pour les enfants, où ils amènent leurs parents », explique Valérie Léger, l’une des organisatrices de l’événement d’un jour. Tout autour, les visiteurs trottinent d’une pièce de théâtre à une causerie, en passant par un atelier de manga. Au centre du site, installé à deux pas du fleuve Saint-Laurent, à Lachine, plusieurs maisons d’édition et librairies exposent leurs joyaux de papier, à l’ombre d’un grand chapiteau. Heureusement, car le soleil plombe.

Le Salon du livre reste un événement pour les adultes, où ils amènent leurs enfants. On voulait faire un événement pour les enfants, où ils amènent leurs parents.

On retrouve à la genèse du Festival de littérature jeunesse de Montréal (FLJM) les deux fondatrices du blogue littéraire Page par page, destiné aux lecteurs de tous les âges. Valérie Léger et Françoise Conea ont lancé ce site Web il y a trois ans, quand elles étaient toutes deux en congé de maternité. Maintenant que le blogue a pris sa vitesse de croisière — on y compte 35 collaborateurs, de 16 à 62 ans —, les deux dames se sont adjoint quatre autres lectrices passionnées afin de créer un festival de littérature jeunesse.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

« Quand Françoise et moi avons eu l’idée du festival, on n’imaginait pas que ça prendrait cette ampleur-là ! » s’exclame Valérie. Les six femmes ont mis la main à la pâte « de soir, de nuit, de week-end », en improvisant l’organisation avec de petits moyens et peu d’expérience. Car ce ne sont pas des professionnelles du monde de l’édition : Valérie est comptable et Françoise tient un café.

Boulerice et Drissi dans le coup

Et leur pâte a levé. Comme ce midi, quand l’auteur Simon Boulerice a raconté son propre cheminement vers la littérature. C’est en voulant imiter sa soeur, surdouée à l’école, qu’il s’est plongé dans le monde des livres. Et à 15 ans, il signait déjà un premier roman. « C’était vraiment mauvais », dit-il en s’esclaffant, soulagé que les maisons d’édition aient refusé son manuscrit à l’époque. « J’ai compris que des fois, ce n’est pas qu’on n’est pas bons, c’est juste qu’on n’est pas prêts », confie-t-il aux éventuels écrivains de l’avenir.

Pour lui, qui est aussi porte-parole du FLJM, un événement comme celui-là peut faire beaucoup pour initier à la lecture, qui est pourtant une activité intrinsèquement intime. « J’aime l’idée de la célébration, dit-il en entrevue. J’aime que les filles de l’organisation aient voulu créer un événement rassembleur, festif, familial, quelque chose de très démocratique. » Le scénariste de la nouvelle mouture de Passe-Partout ajoute avoir beaucoup compté sur la littérature pour fuir la solitude dans son enfance.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir De nombreux ateliers de dessin et de création ont aussi été organisés pour les enfants.

Sur l’importance de l’initiation, la chroniqueuse Manal Drissi, qui anime la scène du FLJM, abonde dans son sens. « Je ne viens pas d’un milieu où les livres étaient très présents, donc je comprends l’importance que peut avoir cette rencontre-là entre les enfants et la littérature, dit-elle. Ça prend un seul livre que tu mets dans les mains d’un enfant [au bon moment, glisse Simon Boulerice], et c’est une relation pour la vie qui débute. Une fois que cette flamme-là naît, c’est comme le vélo : tu n’oublies pas. »

Et c’est grâce à cette même passion pour la littérature que les organisatrices du festival ont réussi à attirer une importante fourchette d’auteurs et d’éditeurs, même quand l’événement était encore sur la planche à dessin. « On n’a même pas réussi à se rendre à la fin de notre liste d’invités à contacter parce qu’on a eu juste des oui », raconte Valérie Léger. Déjà, elle et ses complices sont bombardées de demandes pour étirer le festival sur deux jours l’an prochain.

Bilan de fin de journée : l’objectif d’attirer 3000 personnes a été « largement atteint » et même « probablement dépassé », selon Françoise Conea. Chez les éditeurs et libraires, on constate le même succès, explique-t-elle : la librairie L’Euguélionne a manqué de livres, La courte échelle a regretté de ne pas en avoir apporté deux fois plus, et les albums de l’illustrateur Jacques Goldstyn, venu participer à une causerie en après-midi, étaient écoulés avant même la séance de dédicaces.