Bagarre d’espions, de Verdun à Outremont

Le scénariste de cette épatante série, Michel Viau, en conversation téléphonique avec l’illustrateur Ghyslain Duguay
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le scénariste de cette épatante série, Michel Viau, en conversation téléphonique avec l’illustrateur Ghyslain Duguay

Dans cette Opération Grande Zohra, deuxième tome des aventures de MacGuffin et Alan Smithee, dont l’action se passe en 1967 autour de la visite du général de Gaulle, personne n’est « Bond, James Bond ». Le fameux agent du MI6 est certes évoqué, mais en filigrane (ou à l’encre sympathique), morceau d’un portrait composite de tous les « sous-le-manteau » des années 1960.

 

Tout le monde dans cette très chouette bédé est multiple. MacGuffin est un peu Emma Peel dans Chapeau melon et bottes de cuir, un peu Uma Thurman dans Kill Bill, un peu Sharon MacCready dans Les champions, un peu Bardot en Harley-Davidson. Smithee est un peu 007, un peu OSS 117, un peu John Steed, Jerry Cotton et autres Lemmy Caution, et beaucoup Lino Ventura dans la mâchoire et l’argot parigot. 

Scénariste de cette épatante, trépidante et truculente série, Michel Viau précise : « Dans le développement des personnages, je voulais éviter les clichés, tout en me permettant beaucoup de clins d’œil. Je ne voulais pas l’agent secret qui sait tout faire et sa complice faire-valoir, ni le contraire : Valérian et Laureline [couple d’agents temporels de la bédé de Christin et Mézières]. Je voulais des égaux qui s’asticotent l’un l’autre, sans tension sexuelle. Des collègues. MacGuffin est une lady écossaise dont on ignore le prénom. Alan Smithee est un ancien du Deuxième Bureau qui a une épouse et deux enfants. Aucun ne se laisse dominer. Ils sont différents dans leur méthode, mais sur le même pied. Complémentaires et un peu baveux ! »

 

Il a longuement pensé à son affaire, ce Michel Viau. Quand on a grandi avec Tanguy et Laverdure, Blueberry, Gil Jourdan et Dan Cooper, quand on est devenu un historien de la bédé québécoise (on lui doit le Répertoire des publications de bandes dessinées au Québec), quand on a été le rédacteur en chef d’un mensuel d’humour (Safarir, où on découvrit Les Nombrils), quand on a dirigé des collections chez des éditeurs (dont Les 400 coups), quand on connaît tous ceux qui écrivent à propos de la bédé et tous ceux qui en font, on sait ce qu’on veut et ce qu’on ne veut pas faire, le jour où l’envie de créer saisit par la jugulaire.

 

« J’ai constaté qu’au Québec la bédé de genre n’existe pas beaucoup. Au sens traditionnel du terme : la bédé d’aventures, par exemple. Ou les westerns. J’ai eu envie d’essayer ça : lancer une série d’espionnage. »

 

L’Europe

 

Ghyslain Duguay, illustrateur de métier, collaborateur à Safarir, était partant pour la grande aventure de la bédé d’aventures. Et si ça cartonnait en Europe, ce tandem d’agents secrets qui débarque à Montréal en pleine Expo 67 pour récupérer les plans d’une « bombe au plutonium » ? Le premier album, paru exprès en 2017 pour les 50 ans de l’exposition universelle, aurait pu n’être qu’une occasion saisie. Viau et Duguay en ont fait leur tremplin.

 

« Pour justifier des albums cartonnés de 62 planches, de belle facture, grand format, notre marché est trop petit, il faut que ce soit distribué en Europe. Notre espoir, c’est la coédition. Ça se fait dans les deux sens. Des petites boîtes françaises nous rééditent. Pow Pow prend les titres de Lewis Trondheim à L’Association et les publie pour le Québec. Les canaux n’ont jamais été aussi ouverts pour la bédé québécoise. »

Photo: Ghyslain Duguay Autoportrait de Ghyslain Duguay, avec MacGuffin et Alan Smithee

Notez : ni MacGuffin ni Smithee ne sont des héros québécois. « Ça n’aurait pas été crédible. Des agents de la GRC qui sauvent le monde d’une catastrophe nucléaire, vraiment ? » Si les deux tomes ont pour principal décor le Montréal de l’époque (particulièrement le Verdun natal de Viau), c’était pour bien commencer, asseoir la série sur une documentation riche et d’une exactitude rigoureuse. Quand on montre au général un Astérix (Le tour de Gaule), c’est bel et bien le tome qui vient de paraître. « Dans la case où l’on voit la marquise du Savoy, ce sont les films qui étaient vraiment à l’affiche ce jour-là. C’est peut-être un peu maniaque, et l’album peut très bien se lire sans que l’on prête attention à tous ces détails, mais moi, j’ai besoin de planter mon récit fictif dans du solide. »

 

Au troisième tome, c’est aux États-Unis que ça se déroulera. « On pense toujours à l’été 1967 en tant qu’été de l’amour, mais c’était aussi l’été chaud dans les ghettos de l’Amérique. Et j’ai déjà en tête une histoire qui aurait mai 1968 en toile de fond. » 

Le scénariste né en 1961 poursuit : « On l’a vécue sans la vivre, cette époque. On attrapait des images, des impressions, et on lisait nos hebdos de bédé : Pilote, Tintin, Spirou, Pif… »

 

Le concept de relativité du temps d’Einstein trouve là son plus dense exemple. « Plus j’y plonge, plus je me documente. Pour Opération Grande Zohra, j’ai lu plein de livres sur l’OAS et sur la guerre d’Algérie. C’est ma part d’aventures : chaque fois, je pars du familier pour entrer dans l’inconnu. »

Opération Grande Zohra

MacGuffin et Alan Smithee. Scénario de Michel Viau, dessins de Ghyslain Duguay, Perro éditeur, Shawinigan, 2019, 62 planches.