Les 10 ans des Éditions de l’Écrou: comme un tank dans le milieu de la poésie

Jean-Sébastien Larouche et Carl Bessette y sont allés le 11 août 2009 du pacte qui a ensuite donné naissance aux Éditions de l’Écrou.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Jean-Sébastien Larouche et Carl Bessette y sont allés le 11 août 2009 du pacte qui a ensuite donné naissance aux Éditions de l’Écrou.

Jean-Sébastien Larouche place ses mains sur son ventre. « Veux-tu que je te dise c’est quoi, notre ligne éditoriale ? » demande le cofondateur des Éditions de l’Écrou. Oui, bien sûr, nous sommes tout ouïe. « Il y a plein de maisons qui marchent avec ce qui se passe icitte [il pointe sa tête]. Notre ligne éditoriale à nous, c’est ça icitte. » « Icitte » comme dans : les tripes. Son collègue Carl Bessette, fidèle à ses habitudes, renchérit : « Lorsque les gens prennent le livre, il faut qu’en une ou deux pages, ça suscite une réaction, parce que nous, on écrit pour le monde. On veut parler au monde. »

Selon ce que veut la légende, le regretté poète Robbert Fortin devait publier chez l’Hexagone plusieurs des premières voix qui retentiront à l’Écrou, dont Bessette. Il se souvient, lors de la mort de son mentor en 2008, que Larouche lui avait un jour confié porter le projet d’une maison d’édition. Les deux poètes s’impressionnaient réciproquement depuis déjà quelques années dans les micros ouverts où ils comptaient parmi les rares participants tentant de chauffer la foule à blanc. Ajoutez à ce commun sens du spectacle une même soif pour une poésie populaire, iconoclaste et immédiatement compréhensible, ne maquillant jamais la réalité, et ouvrant grand les bras au joual, au franglais, à l’humour et au jeu.

JS raconte la naissance de leur pacte : « Carl m’a lâché un call : “Je peux-tu te rencontrer dans un parc ?” » Carl, friand de dates, glisse ses précisions dans les silences entre les mots de son partenaire : « C’était au coin de Bellechasse et Saint-Hubert, à 11 h 30 le matin, le 11 août 2009. » C’était donc il y a dix ans, anniversaire que célèbre dimanche à l’Esco la grande famille de l’Écrou lors du lancement de Zoo de Daniel Leblanc-Poirier, avec Lydia Képinski, notoire amie de la poésie, comme invitée spéciale.

De retour à JS, un gars au coeur gros de même, qui parle néanmoins avec l’intensité de celui auprès de qui il vaut mieux ne pas chercher le trouble : « J’avais vu The United States of Poetry [une série de PBS] et je trouvais que la vidéo, c’était la meilleure façon de ramener la poésie chez les gens. Faque j’ai dit à Carl : “Si t’es vraiment willing, on va chez Lozeau en face pis on achète une caméra right now.” » Carl : « Fallait que ça se passe là. On voulait arriver comme un tank dans le milieu de la poésie. » Un tank sur lequel seraient bientôt gravés les noms de Daphné B., Virginie Beauregard D., Shawn Cotton, Marie Darsigny, Frédéric Dumont et Jean-Christophe Réhel, pour ne nommer que quelques membres de cette petite, mais capable, armée de trublions.

L’effet J’aime lire

Sans subvention (par choix) et sans distributeur (pas par choix), les Éditions de l’Écrou contribueront largement à l’actuel reboom de la poésie québécoise (dont témoignait récemment en ces pages Catherine Lalonde) grâce à des stratégies marketing empruntées au punk (donner des exemplaires aux barmans de service lors de leurs lancements, imprimer des t-shirts) et à un catalogue où fleurissent des oeuvres animées par des obsessions et des préoccupations esthétiques qui se recoupent, sans se singer (il y a un monde qui sépare Marjolaine Beauchamp et Maude Veilleux, et pourtant, indéniablement, leurs poèmes dialoguent). L’effet J’aime lire (dixit Bessette) aura aussi nourri le désir des fidèles de la maison de posséder tous leurs titres, à la maquette identique.

Certains prophètes de malheur ne leur donnaient pas plus de trois ans, se rappellent Carl Bessette et Jean-Sébastien Larouche. Cinq ans après leur naissance, leurs livres frappés d’un logo en forme de boulon étaient distribués — à l’huile de bras — dans quatre-vingts librairies indépendantes, ainsi que dans les succursales des chaînes Renaud-Bray, Archambault et Chapters Indigo (l’Écrou a cela dit signé en 2018 une entente de distribution avec Diffusion Dimedia). Infiltrer certains de ces lieux, pas tous réputés pour leur passion de la chose versifiée, aura évidemment supposé des efforts de persuasion. « Je me souviens », raconte Carl, qui pourrait vendre un livre à un analphabète, « j’arrive dans une librairie et je demande : “Elle est où votre section poésie ?” La dame se tourne, elle tasse un stand à cartes postales : la poésie était en arrière ! »

Et les subventions, pourquoi s’entêter à ne pas en demander ? « Moi, je ne veux pas être obligé de sortir huit livres par année parce que j’ai reçu du cash pour huit livres, s’emporte Jean-Sébastien. Parce que si j’ai juste quatre livres qui sont bons à sortir, pis que j’en sors huit quand même, ça veut dire que je prends les quatre moins mauvais dans la pile des refusés. Pis c’est comme ça que tu finis par diluer la qualité de la poésie québécoise. »