«Open Bar. 1re tournée»: ce con roule au biodiésel

Cases d'«Open Bar»
Photo: Les Éditions Delcourt Cases d'«Open Bar»

Jusqu’à tout récemment, Fabrice Caro vendait quelques milliers d’exemplaires de chacun de ses bouquins. Un jour, il écrit une histoire à dormir debout au sujet d’un tartempion qui se rend à l’épicerie et se voit forcé d’avouer qu’il n’a pas sa carte de fidélité. Cela déclenche une chasse à l’homme dont une lecture au second degré est recommandée. Et hop, tout le monde s’empare de ce livre intitulé Zaï Zaï Zaï Zaï (2015). Les prix s’accumulent, le téléphone sonne. « Et si tu nous dessinais une page par semaine ? » de demander Les Inrockuptibles. « Et puis merde, d’accord », de répondre sans doute Fabcaro, envisageant l’achat d’un énième château dans la Loire. Au bout d’un moment, il a assez de planches pour un nouveau bouquin. Open Bar. 1re tournée est né.

Bulles d’air dans le ciment social

Si l’étrangeté d’une chose souligne le caractère anodin de tout ce qui l’entoure, sa reproduction sérielle en atténue généralement l’aura. Effectuez un arrêt sur image, trouvez un geste qui n’a pas de sens en lui-même et démultipliez-le. Ajoutez du texte et vous basculez dans un nouveau paradigme. Pour créer Moins qu’hier plus que demain… (2018), dont les dessins très statiques (une couleur, un à-plat) s’apparentent à Open Bar, Fabcaro avait travaillé à partir de photos.

Cette technique, éloignée de celle d’Et si l’amour c’était aimer (2017) ou de La clôture (2009), appelait un art de la réplique que l’on retrouve tout aussi opérant dans Open Bar. La satire sociale et le décalage caricatural passent ici, encore une fois, par le verbe pour exagérer des situations graphiquement indéterminées.

En voici un exemple : sur une page se trouvent trois reproductions du même dessin. Deux personnages sont assis sur un divan : une femme qui pourrait être la Vénus de Milo en pantalons et un homme lisant le journal. Le dialogue va comme suit : « Tu ne me regardes plus. » Sans lever les yeux, l’homme répond : « Hein ? Pourquoi tu dis ça ? » Sans bouger d’un iota, elle rétorque : « Tu n’as même pas vu que je m’étais fait amputer des bras… » Et lui : « Oh, mais ça te va super bien ! » Bête et méchant à souhait. C’est à peu près ça, Fabcaro sur le mode de l’hebdo : un sens aiguisé de la chute et un humour absurde qui souligne les bulles d’air dans le ciment social et les autres plis gênants de la morale consommatrice.

Mot d’esprit

Si Freud expliquait que le mot d’esprit permet de dépasser les contraintes du surmoi et de dire l’inavouable, l’entrepreneur américain P.T. Barnum, qui n’avait que faire des contraintes ou du surmoi, aurait quant à lui déjà affirmé : « There’s a sucker born every minute. » [Une poire vient au monde chaque minute.] La combinaison de ces deux idées permet peut-être de comprendre comment Fabcaro passe au gaufrier les bobos, l’environnement, les conversations chez le coiffeur, le sort des réfugiés, les manifestations, la livraison de colis, les fêtes, le couple moderne.

En forçant un brin, Open Bar pourrait se lire comme le portfolio d’un potentiel champion des « cartoon caption contests » du New Yorker. Pour cela, évidemment, il faudrait que l’auteur montpelliérain s’y mette… ce qu’il n’a sans doute pas l’intention de faire.

Open Bar

★★★★

Fabcaro, Delcourt, collection « Pataquès », Paris, 2019, 54 pages