Les doyens de notre littérature: vieillir, le cadeau que Roch Carrier n’attendait pas

Malgré une œuvre à ce point imposante qu’il lui arrive parfois de tomber chez lui sur un exemplaire d’un livre qu’il ne se souvient pas d’avoir écrit, Roch Carrier avoue devoir chaque jour déployer l’artillerie lourde afin d’équarrir sa prose.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Malgré une œuvre à ce point imposante qu’il lui arrive parfois de tomber chez lui sur un exemplaire d’un livre qu’il ne se souvient pas d’avoir écrit, Roch Carrier avoue devoir chaque jour déployer l’artillerie lourde afin d’équarrir sa prose.

Ils ont tout vu, tout vécu et beaucoup écrit. Le Devoir repart cet été à la rencontre des doyens de notre littérature — des écrivains de 75 ans et plus —, le temps d’une conversation au sujet de leur oeuvre, du temps qui passe et d’un monde qu’ils ont vu se transformer.

En juin 1973, Indira Gandhi visite le Canada. Grâce à une de ces chances qui ponctueront son existence, et qu’il ne parviendra pas toujours à s’expliquer, Roch Carrier reçoit un appel du ministère des Affaires extérieures, qui l’invite à se joindre à un groupe de citoyens qui auront l’occasion de poser une question à celle qui est alors première ministre de l’Inde. « Je serais simplement curieux de savoir à quoi pense Mme Gandhi, responsable du sort des millions de citoyens de son pays, quand elle s’assied à son bureau, le matin, avant d’entreprendre sa journée », se rappelle près de 50 ans plus tard l’écrivain dans Leçons apprises et parfois oubliées (Libre Expression, 2019), chaleureux recueil de souvenirs et d’anecdotes.

À quoi Roch Carrier, 82 ans, pense-t-il, lui, avant d’entreprendre sa journée ? « Je m’assois, j’installe mes verres, j’allume mon ordinateur, je relis ce que j’ai fait la veille et je me demande : “Pourquoi j’ai écrit ça ?” [Il se met les mains sur la tête, surjoue le dépit.] Ça n’a pas de sacré bon sens ! Faut tout recommencer ! »

Malgré une oeuvre à ce point imposante qu’il lui arrive parfois de tomber chez lui sur un exemplaire d’un livre qu’il ne se souvient pas d’avoir écrit (plus d’une vingtaine de romans, des contes pour enfants, du théâtre, de la poésie), l’auteur de La guerre, yes sir ! (1968) et du Chandail de hockey (1984) avoue devoir chaque jour déployer l’artillerie lourde afin de parfaire sa prose. Il préfère d’ailleurs employer le verbe « bûcher » pour décrire son travail, plutôt qu’«écrire» — son père a été bûcheron.

« Dans chaque phrase, il y a du travail, de la recherche dans le dictionnaire, de la consultation de grammaire. Mais je ne me plains pas : ça fait partie du travail, c’est le défi ! Il y a toutes sortes de sacrés phénomènes qui se produisent quand on écrit, des choses qui se présentent et qui étaient absolument imprévisibles. L’écriture, c’est une porte qu’on tente d’ouvrir sans savoir ce qui va se trouver derrière. »

De l’espoir de « sacrer son camp »

En 1955, Roch Carrier est mis à la porte du Séminaire de Saint-Georges. Il a commis l’impardonnable : lire des livres à l’Index, une incartade qui demeure à ce jour, dit-il avec au visage un grand sourire de p’tit gars, « une des meilleures décisions que j’ai jamais prises. » Il devient alors aide-arpenteur auprès de géologues venus explorer le sous-sol de son village natal, Sainte-Justine, puis garçon de table au Manoir de Lac-Etchemin, là où un certain Michel Poulin (n’ayant pas encore adopté le nom Louvain) roucoule ses premières notes.

Sa vie sera une suite ininterrompue d’emplois et postes divers, de voyages généreux en émerveillements et d’amitiés que l’on ne soupçonne pas forcément (avec Gatien Lapointe et Gilbert Langevin, notamment). « J’ai toujours pensé que je devais entreprendre toutes sortes d’affaires pour avoir toutes sortes d’expériences », confie Roch Carrier à Jean Charest en 1998 au moment d’accepter de se porter candidat aux élections provinciales pour le Parti libéral du Québec (il sera défait).

Recteur au Collège militaire royal de Saint-Jean, administrateur général de la Bibliothèque nationale du Canada, directeur du Conseil des arts du Canada de 1994 à 1997, l’homme a toujours aimé fréquenter les antichambres du pouvoir, incarnant le contre-exemple parfait de l’écrivain jaloux de sa solitude qui préfère se morfondre dans la noirceur de sa chambre, à distance de la société.

L’écriture, c’est une porte qu’on tente d’ouvrir sans savoir ce qui va se trouver derrière

Une soif de tout vivre qu’il attribue, entre autres, à la proximité de son village avec la frontière américaine. Il aura très tôt été « curieux de savoir ce qu’il y avait de l’autre côté de la rivière » et n’aura jamais vraiment cessé de l’être. La prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, dans laquelle Blaise Cendrars raconte son périple en train à travers les gares de Russie, demeure un de ses livres de chevet.

« Quand je l’ai lu pour la première fois, je m’identifiais au jeune poète qui s’évade de Suisse pour conquérir le monde. Moi, j’étais pogné dans le collège classique, avec des curés tout autour, et je me demandais comment faire pour sacrer mon camp d’icitte ! »

Écrit en une douzaine de jours, La guerre, yes sir !, un roman traversé par une vive colère face à l’impuissance des Canadiens français, et largement inspiré des soldats à jamais débilités par ce qu’ils avaient vécu pendant la Seconde Guerre mondiale, lui permettra de devenir cette figure majeure de la littérature québécoise. Il y rêvait depuis la visite de l’écrivain Jacques Hébert au Petit Séminaire ; il avait 12 ans.

L’oiseau qui goûte tout

« La guerre était présente dans notre maison, dès le petit-déjeuner et moi, à 6 ou 7 ans, un des problèmes que j’avais, c’est que lorsqu’on racontait dans le journal la mort d’un soldat, c’était toujours une photo souriante qu’on publiait. Je voulais savoir pourquoi, s’il était mort, il avait l’air content. »

C’est comment, vieillir? demande-t-on à Roch Carrier en se doutant bien que la réponse sera plus enjouée que sombre. De sa résidence de Westmount jusqu’au bureau du Devoir, au centre-ville de Montréal, l’octogénaire s’offrait le jour de notre rencontre une longue marche — 75 minutes —, le genre de balade que l’on évite quand notre santé vacille.

Alors, vieillir ? « Vieillir, c’est un cadeau que l’on n’attendait pas », lance le romancier avant de paraphraser un texte de Bède le Vénérable, moine anglo-saxon ayant vécu aux VIIe et VIIIe siècles.

« Vénérable Bède raconte un banquet, avec tout ce qu’il faut sur la table de nourriture. À l’extérieur, il y a une tempête, il pleut, il y a des éclairs, du tonnerre. Un oiseau entre par une fenêtre ouverte, descend vers la table, ramasse quelque chose avec son bec, puis ressort de l’autre côté, par une autre fenêtre où il y a une autre tempête. Pour Vénérable Bède, c’est le symbole de la vie : on est, avant notre naissance, dans une tempête que l’on ne connaît pas, et après notre mort, la tempête continue, mais entre les deux, il y a un banquet durant lequel il faut goûter à tout ce qui se trouve sur la table. »