«L’arrêt du coeur»: l’amour au fond d’une théière

Agnès Debacker investit ici les thèmes du deuil, de l’amour, du souvenir et des secrets avec fougue et délicatesse tout à la fois.
Photo: Anaïs Brunet Agnès Debacker investit ici les thèmes du deuil, de l’amour, du souvenir et des secrets avec fougue et délicatesse tout à la fois.

Voisine et gardienne de Simon, Simone vient de rendre son dernier souffle, d’un coup, terrassée par un infarctus. Parmi tous ses souvenirs heureux d’elle, le garçon se rappelle cette théière rouge dans laquelle ils glissaient tour à tour des petits bouts de papier remplis de souhaits. Une boîte secrète qu’il ne fallait surtout pas ouvrir afin de conserver les voeux intacts. Mais il va briser le pacte et découvrir le coeur amoureux de la vieille dame.

Avec L’arrêt du coeur ou commentSimon découvrit l’amour dans une cuisine, Agnès Debacker investit les thèmes du deuil, de l’amour, du souvenir et des secrets avec fougue et délicatesse tout à la fois. Il y a d’abord ce doux lien intergénérationnel entre une vieille dame à la « peau douce, flétrie » et au coeur fragile et cet enfant d’à peine 10 ans. Elle prend soin de lui après l’école, quand ses parents sont absents. Il trouve refuge dans cet appartement où flotte une odeur « de café bouilli, de tartes aux pommes, de gâteaux aux épices, de vieux papiers, de fleurs séchées », une oasis de paix, un abri, où ils dansent, cuisinent et rient. Puis, la douleur de l’absence, le vide créé après la mort, se mêle à la redécouverte de cette femme qui n’était finalement pas qu’une « mamie rondelette au chignon hirsute […] mais aussi une dame amoureuse ».

Parce que dans la théière rouge, Simon trouve des « morceaux échappés de la mort », une histoire entre Simone et Farid, un voeu d’amour éternel figé sur les papiers tout au fond de cette boîte à voeux. La découverte du passé, de cet amour impossible vécu en pleine guerre d’Algérie, est prétexte à mettre en scène le conflit, à expliquer la difficile union entre une Française et un Algérien tout juste après l’indépendance du pays. Valsant entre dialogues et réflexions de l’enfant, l’écriture nette donne à voir et à entendre la douleur de la rupture, causée en grande partie par le racisme et l’exclusion. Si la voix du petit Simon se teinte parfois d’une sagesse peu vraisemblable, et que le ton un peu franchouillard agace au passage, l’essence du propos parvient à atténuer ces désagréments.

Quelques palpitations

Mais au-delà du sujet intemporel, de cette histoire qui plonge les lecteurs au coeur même de la vie, de ce qu’elle porte d’inconnu, de beau et de fatalité, c’est l’angle emprunté par l’auteure de Ma chère Alice qui fait la force de ce court roman illustré. La théière, personnage central du récit, renvoie tout à la fois à cet objet mythique des mille et une nuits, source de tous les possibles et des espoirs les plus fous, et à la vie quotidienne, au temps qui passe. Elle porte en elle le secret du grand amour, de cette union qui persiste au-delà des années et même de la mort.

Le texte s’accompagne des illustrations d’Anaïs Brunet, qui privilégient les pensées de Simon, sa peine, ses souvenirs, ses impressions, ses doutes. Le réalisme du trait, l’importance accordée aux détails et l’omniprésence de la couleur rouge — qu’on retrouve depuis la tranche du livre jusqu’à la théière — appuient par ailleurs la passion de Simone. Véritable ode aux souvenirs et à l’amour, ce roman aux contours poétiques a ce qu’il faut pour provoquer quelques palpitations.

Extrait de « L’arrêt du coeur ou comment Simon découvrit l’amour dans une cuisine »

L’espace d’un instant, je regrette d’avoir ouvert la boîte de Pandore. Il aurait été plus simple de ne connaître qu’une seule facette de Simone, celle qui me donnait des bonbons acidulés à n’importe quelle heure, celle qui me lisait les aventures d’Arsène Lupin, celle que j’aimais tant, celle qui me manque fort. Mais, et cela me saute au visage comme une pluie de grêle, Simone n’était pas seulement là pour s’occuper de moi, me faire rire et me serrer dans ses bras. Simone, ce n’était pas uniquement Ma Simone. Puis, en plein désenchantement, je repense à son infarctus et me demande si cet idiot de coeur ne se serait pas arrêté de battre à cause d’une vulgaire histoire d’amour impossible.

L’arrêt du coeur ou comment Simon découvrit l’amour dans une cuisine

★★★ 1/2

Agnès Debacker et Anaïs Brunet, Éditions MeMo, Nantes, 2019, 108 pages