«Le couteau»: au bord du gouffre

Comme à l’habitude, Jo Nesbø s’appuie sur une impressionnante galerie de personnages dont il nous fait saisir la folie ordinaire de façon très concrète.
Photo: Michal Cizek Agence France-Presse Comme à l’habitude, Jo Nesbø s’appuie sur une impressionnante galerie de personnages dont il nous fait saisir la folie ordinaire de façon très concrète.

Ami intime du Grand Électron libre, Harry Hole est devenu un personnage mythique de la littérature dite policière… et sa douzième enquête ne viendra surtout rien changer à sa réputation.

Bien au contraire, Hole va se retrouver ici encore repoussé dans ses derniers retranchements, aux frontières mêmes de la mort. Le roman s’amorce alors que le pire est arrivé : sa femme, Rakel, l’a mis à la porte du domicile conjugal.

Personnages obsédants, obsédés

Hole est dévasté. Et comme souvent quand il perd ses repères, il se met à boire… jusqu’à la démesure. Un matin, ne se souvenant plus de rien, il se réveille ensanglanté pour apprendre qu’il est suspendu de ses fonctions d’enquêteur et, surtout, que Rakel, sa seule raison de vivre, a été assassinée.

Hole s’enfonce alors encore plus dans une sorte de coma volontaire ; mais avant de se laisser dériver et de rejoindre sa femme, il décide dans un dernier sursaut de trouver lui-même le coupable. Seul, ou presque, il se met en chasse.

Les coupables potentiels ne manquent pas, à commencer par un violeur qui l’a menacé de s’attaquer à sa famille… et qui vient de sortir de prison. Dans les faits, il poursuivra trois pistes principales, dont celle de cet étrange Svein « le Fiancé » Finne que le lecteur pourra suivre, lui, en pleine action. Mais ce ne sera pas la seule et Hole, toujours aussi maniaque des détails, devra admettre au bout du compte qu’il tourne en rond et que ses intuitions ne le mènent nulle part. Découragé, incapable d’admettre l’inacceptable, il décidera presque d’en finir… avant de tout comprendre au tout dernier moment.

Jo Nesbø nous propose ici une de ses histoires les plus complexes, pour ne pas dire compliquées ; rarement aura-t-on vu Harry Hole aussi désemparé. Comme à l’habitude, Nesbø s’appuie sur une impressionnante galerie de personnages obsédants, obsédés, dont il nous fait saisir la folie ordinaire de façon très concrète.

Comme ce Finne, pseudo-chaman septuagénaire, violent violeur à répétition ; ou Kaja, cette cadre de la Croix-Rouge hantée et saoulée à la fois par le besoin de risquer sa vie ; ou encore ce vétéran de l’Afghanistan, Bohr, rongé par le meurtre et le sens de l’existence. Comme s’il voulait ainsi souligner qu’Harry Hole les incorpore tous, lui dont les préoccupations morales et métaphysiques n’ont d’égales que l’ampleur de ses défonces.

Tout cela « envenimé » bien sûr par une écriture trépidante (merci la traductrice !), souple et rythmée qui fait que l’on parvient difficilement à s’arracher à ce gros livre. Soyez donc prévenus : la tension y est tellement forte et les observations sur l’humanité si insupportablement pertinentes que vous risquez de ne pas vous endormir facilement lorsque vous parviendrez à le mettre de côté.

Extrait de «Le couteau»

Elle était peut-être couchée sur ce canapé quand il était arrivé. Qui était-il ?

Ce n’était peut-être pas un il, même ça, on ne pouvait pas le déterminer à partir des enregistrements.

Mais la première personne qui était venue à pied à huit heures et repartie une demi-heure plus tard était un homme, Harry en était relativement certain. Un homme qui n’était pas attendu. Elle avait ouvert la porte et était restée plantée là pendant deux, trois secondes au lieu de le faire entrer tout de suite. Il avait peut-être demandé à entrer et elle lui avait alors ouvert sans hésiter. Donc, elle le connaissait bien. À quel point ? Assez pour que, moins d’une demi-heure plus tard, il ressorte en refermant lui-même la porte derrière lui. Cette visite n’avait peut-être rien à voir avec le meurtre, mais Harry n’arrivait pas à s’empêcher de poser la question : qu’est-ce qu’un homme et une femme ont le temps de faire en un peu moins d’une demi-heure ? Pourquoi la lumière du salon et de la cuisine était-elle tamisée à son départ ? Merde, non là, il n’avait pas le temps de laisser ses pensées errer dans ces contrées. Alors il s’empressa de passer à la suite.

La voiture qui était arrivée deux heures plus tard. Garée tout contre le perron, pourquoi ? Parce que c’était plus court pour aller à la maison, moins de risques d’être vu ? Oui, cela cadrait avec la lumière automatique de l’habitacle qui était éteinte.

Le couteau

★★★★

Jo Nesbø, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, Gallimard « Série noire », Paris, 2019, 604 pages