L'effort de guerre d'Anthony Pastor

Anthony Pastor a réussi à aborder sans trop de didactisme la crise climatique, le racisme, la brutalité policière, la montée de l’extrémisme et la mondialisation à travers une fiction nordique au suspense digne d’une télésérie.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Anthony Pastor a réussi à aborder sans trop de didactisme la crise climatique, le racisme, la brutalité policière, la montée de l’extrémisme et la mondialisation à travers une fiction nordique au suspense digne d’une télésérie.

Une citation erronément attribuée à Einstein indique que si vous ne pouvez pas expliquer un concept à un enfant de six ans c’est que vous ne le comprenez pas. Bien que le premier Einstein venu sache que la plupart des concepts complexes ne devraient pas être compris par des enfants de six ans, on sait aussi que la simplicité a le mérite de faciliter l’accès à l’universel. C’est ce qui permet à un père d’ouvrir pour sa progéniture une fenêtre sur le monde et de dire : « Voici ce que je vois, qu’en penses-tu ? »

Avec sa série No War, imaginée de concert avec son fils aujourd’hui âgé de 12 ans, Anthony Pastor a réussi à aborder sans trop de didactisme la crise climatique, le racisme, la brutalité policière, la montée de l’extrémisme et la mondialisation à travers une fiction nordique dont le suspense est digne d’une série télé.

La réception est mauvaise sur la ligne. « Là, c’est bon ? » demande Anthony Pastor, alors qu’au loin on entend ses enfants jouer et que la friture s’atténue. En vacances dans l’État de New York, le bédéiste vient de passer plusieurs jours à Montréal, où il a de la famille. L’homme qui a trimé pendant deux ans pour créer les trois premiers tomes de la série No Warexplique que l’idée derrière celle-ci était avant tout de travailler un récit long et en prise avec son temps. « Ce n’est pas pour rien que No War arrive aujourd’hui. Il y a une quête de sens, une inquiétude réelle, notamment par rapport au climat. On a envie de s’échapper, mais aussi d’appréhender ce que sera demain, de se dire que ça finira peut-être bien. »

Père de trois enfants, Pastor est de ces hommes pour qui la paternité a modifié le quotidien. « Je suis de ceux qui croient que la construction d’une société passe par des pères qui prennent leur place auprès des enfants. Je suis très féministe en ce sens-là. Rien à voir avec l’idée de femmes surpuissantes qui émasculent les hommes. »

Même s’il avoue se méfier des solutions extrêmes, Pastor exprime son aversion pour la mollesse, le « centre mou », dont le présidentMacron est devenu le référent. « Il faut être engagé, mais aussi à l’écoute. Comme père et socialement. »

Nordicité inventée

En tant qu’artiste, Anthony Pastor estime que la pression à laquelle il fait face tient au fait de créer une oeuvre intelligente et intéressante. « Je ne propose pas un modèle politique ou une solution. » De là le choix de camper No War dans un territoire nordique inventé, l’archipel du Vukland, qui s’enfonce dans une crise politique lorsqu’un nouveau président est élu et qu’un projet de barrage controversé dans le territoire des Kivik (un peuple autochtone fictif) s’ajoute à la tension.

« La trajectoire de mon histoire part de mes inquiétudes. Nous sommes dans un entre-deux : la paix ou le chaos. Dans les moments de crise, il y a toujours ce genre de fictions dystopiques. Les auteurs sont des éponges qui rendent l’époque. »

 
Photo: Anthony Pastor Une planche de «No War II»

Pourquoi avoir imbriqué politique internationale contemporaine et géographie fabulée ? Pastor se croit plus près des Tintin que du Seigneur des anneaux. « J’ai choisi une île [imaginaire, sous le Groenland]. Elle n’a pas de frontières immédiates. Je ne voulais pas créer tout un monde comme Tolkien. Je voulais demeurer connecté. »

Il soutient par ailleurs que le point de départ a été l’élection de Donald Trump, en 2016. « Dans le tome III, il y aura un conflit entre les Américains et les Chinois. Je craignais à l’époque d’être largué à la sortie de l’album, pensant que Trump serait déjà en guerre contre la Chine. »

Brouiller les pistes

Lors de la parution du premier tome de No War, Anthony Pastor parlait de « brouiller les pistes pour ne pas avoir à évoquer les réalités sociales spécifiques à un pays. » Après avoir travaillé le récit français et colonial avec Le sentier des reines (2015) et La vallée du diable (2017), il précise qu’inventer un lieu lui a permis de dépasser les problèmes sociaux particuliers. « J’avais le goût qu’on reste dans le théâtre et qu’on aille dans la synthèse, le symbole. Quand on a la pression de la véracité et du documentaire, ça prend de la place. Moi, je me sens et je me sais un auteur de fiction. »

À ce titre, le passage de Sentier à No War est radical, ne serait-ce que par le trait gras, empressé, plus près de celui de Bonbons atomiques (2014). « Ce que j’aime dans l’écriture, c’est de développer la psychologie des personnages dans la durée. Je veux que le dessin soit le plus narratif possible. Dans Bonbons, c’était simple, mais je trouvais ça trop préfabriqué, même si le thème s’y prêtait. Et le thème appelle souvent les images. Il y a dans ce livre une synthèse de beaucoup de choses qui le précèdent. »

La manière qu’a Pastor de concevoirla scénographie se rapproche ainsi de la série télé par ses ellipses et son histoire en accordéon. « C’était un défi que de trouver le bon rythme. Il faut être synthétique et symbolique. Je n’ai jamais autant travaillé. J’ai fait cinq story-boards complets pour le premier tome. Je travaille en numérique. Pour l’écriture, c’est très intéressant, car je peux bouger des scènes. »

Des parties du tome III se sont ainsi retrouvées dans le tome I. « J’ai conçu l’architecture des trois en même temps. Il y aura un deuxième cycle. Mais pour faire un parallèle facile avec la cuisine, il faut laisser mijoter. »

Anthony Pastor sera à la librairie Planète BD, à Montréal, le samedi 17 août à partir de 14 h.

No War - Tome II

Anthony Pastor, Casterman, Tournai, 2019, 120 pages