Correspondances d'Eastman: le territoire, géographie de l’âme

Dans son récit autobiographique «Douze ans en France», Mélikah Abdelmoumen relate ses années passées à Lyon et ce qui l’a poussée à interrompre ce long séjour pour revenir dans son Québec natal.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans son récit autobiographique «Douze ans en France», Mélikah Abdelmoumen relate ses années passées à Lyon et ce qui l’a poussée à interrompre ce long séjour pour revenir dans son Québec natal.

Du 8 au 11 août, auteurs, philosophes et jongleurs des mots sont invités à témoigner de ce qui les propulse dans un état de ravissement lors de la 17e édition des Correspondances d’Eastman.

Et quoi de plus propice que le voyage, l’exil, l’exploration d’un territoire inconnu et l’apprivoisement de la fluidité des frontières entre l’espace et le temps pour que se révèlent les ravissantes dynamiques à la fois contradictoires et analogues qui composent notre humanité et nous rassemblent, et ce, sans considération pour l’époque et le lieu de nos pérégrinations.

C’est ce à quoi réfléchiront l’écrivaine Mélikah Abdelmoumen, le traducteur Thierry Gillyboeuf et l’historien Laurent Turcot dans le cadre d’une table ronde sur les géographies du ravissement et ses différentes déclinaisons, de la France au Québec, de leurs petites régions tissées serrées à leurs grands centres éclectiques, en passant par leurs forêts foisonnantes.

Le fait d’avoir écrit mon expérience, de l’avoir fait connaître, m’a permis de réinvestir les lieux pour les faire miens et me réconcilier avec eux. Je me sens chez moi et ça m’enchante.

Dans son récit autobiographique Douze ans en France (2018), Mélikah relate ses années passées à Lyon avec son conjoint et leur fils et ce qui l’a poussée à interrompre ce long séjour pour revenir dans son Québec natal, lasse des clivages sociaux, du climat politique étouffant, des lourdeurs administratives et de la peur de l’autre qui sévissent en France.

Au fil du temps, cette expérience éprouvante et éclairante s’est transformée, permettant à l’auteure de mieux se connaître, de se réinvestir dans ses amitiés et de trouver une nouvelle voix. « Je vous parle de la ville où tout s’est déroulé », affirme-t-elle, jointe à Lyon par Le Devoir quelques jours avant les Correspondances.

« Je suis retournée dans tous les endroits que j’ai fréquentés, revu les gens et la famille rom avec lesquels j’avais noué des liens. Le fait d’avoir écrit mon expérience, de l’avoir fait connaître, m’a permis de réinvestir les lieux pour les faire miens et de me réconcilier avec eux. Je me sens chez moi et ça m’enchante. »

Selon l’écrivaine, le ravissement que provoque l’exil s’explique aussi au sens d’un enlèvement à soi-même. « Le déracinement a créé à jamais une déchirure. En revenant à Montréal, j’ai retrouvé ma famille, mais j’ai laissé de nouveaux amis en France. Je serai d’une certaine façon toujours incomplète. »

Typographie intérieure

Pour Thierry Gillyboeuf, dont l’imposant corpus de traduction comprend notamment Henry David Thoreau, Ralph Waldo Emerson et Edgar Allan Poe, le besoin de se déplacer là où les écrivains ont vécu et écrit est une pulsion inhérente à son travail.

« Notre environnement extérieur dessine en quelque sorte notre typographie intérieure, précise-t-il. On n’écrit pas de la même façon si l’on vit à Paris au milieu d’une incessante action ou si l’on se réfugie au coeur des Alpes. Lorsque je rencontre la géographie d’un auteur, il semble que je comprends mieux qui il était, ce qu’il écrivait et ce qu’on doit lire de plus intime à travers ses mots. »

Alors qu’il travaillait à la traduction d’oeuvres d’Herman Melville (Moby-Dick), Thierry s’est rendu sur la célèbre île de Nantucket, au Massachusetts, pour s’imprégner de ses sons et de ses images. « C’était tout un imaginaire qui se déployait devant moi, en ce lieu mystifié par la littérature. J’avais l’impression d’entendre les chasseurs de baleines déployer leurs filets. C’est comme si une porte s’ouvrait pour créer une énergie entre fiction et réalité. C’était un sentiment extrêmement puissant. »

La géographie incarne la même importance dans le travail de recherche historique de Laurent Turcot, professeur, chercheur et écrivain. Pour lui, elle constitue le lien filial qui nous rattache à notre histoire, à nos ancêtres et à notre identité. Elle porte le récit de toutes les guerres qui y ont été menées, des échanges qui y ont eu lieu et des flâneurs qui y ont rêvé l’avenir.

« Le territoire est mouvant et évolue énormément dans le temps. Il est la porte d’entrée vers une certaine intimité avec l’histoire, une possibilité de faire des liens entre le passé et le présent. Il est donc en adéquation avec ma démarche éducative, qui consiste à réconcilier les faits historiques et la mémoire, vivante et empreinte d’émotions. »

Le café littéraire Géographies du ravissement, animé par Jérémy Laniel, se tiendra le vendredi 9 août à 16 h, à la Terrasse Québecor.