Mort de Toni Morrison, une icône noire de majesté

Toni Morrison est applaudie après avoir rendu hommage à l’auteure Maya Angelou à ses funérailles célébrées dans une église de Manhattan en septembre 2014.
Photo: Bebeto Matthews Associated Press Toni Morrison est applaudie après avoir rendu hommage à l’auteure Maya Angelou à ses funérailles célébrées dans une église de Manhattan en septembre 2014.

Elle avait un port majestueux, une plume incisive, poétique et jazzée, une rage au coeur que la gloire n’aura jamais pu apaiser. Et comment réparer les traumatismes d’une enfance noire dans son ghetto de Lorain en Ohio, durant la Grande Crise ? Comment se consoler des injustices perpétuelles dont était victime sa communauté ?

La seule Afro-Américaine à avoir reçu le prix Nobel de littérature (en 1993), également première femme noire à enseigner à l’Université de Princeton longtemps chasse gardée blanche, s’est éteinte au Centre médical Montefiore de New York dans la nuit du 6 août à 88 ans d’une cause toujours inconnue. Elle part sous le règne de Donald Trump, l’adversaire de toutes ses luttes. L’élection de Barack Obama lui avait fait croire un moment au miracle des lendemains possibles, lui qui lui aura remis en 2012 en un moment d’intense émotion la médaille de la Liberté. Il l’a qualifiée mardi de « trésor national » en lui rendant un émouvant hommage.

Petite-fille d’esclave et une dégaine de reine de Saba. Un cri à la bouche, mais aussi un humour ravageur, une confiance en elle à toute épreuve, un bagou d’enfer et des oeuvres de lucidité brillante : Toni Morrison était une lumière pour sa communauté, mais aussi pour l’univers littéraire international, tant l’écrivaine de Beloved et de Délivrances sut transcender ses thèmes pour atteindre des accents universels.

Née Chloe Wofford (du patronyme de l’ancien maître planteur de ses grands-parents esclaves), elle se disait capable de survivre à Trump aussi. Rien ne pouvait l’abattre.

 
Photo: Guillermo Arias Associated Press La seule Afro-Américaine à avoir reçu le prix Nobel de littérature (en 1993), Toni Morrison

À sa feuille de route : seulement onze romans, mais des pièces et des essais dont Playing in the Dark en 1992. Celui-ci abordait la construction du corps noir en littérature blanche américaine, repoussoir de service aux angoisses d’une blancheur en refus de regarder ses tares dans le miroir.

« Tu dis que tu vois des esclaves plus libres que des hommes libres, écrivait-elle dans A Mercy (Un don). L’un est un lion dans la peau d’un baudet. L’autre est un baudet dans la peau d’un lion. »

Pourtant abreuvée par sa grand-mère de rites et de mythes africains qui nourrirent son oeuvre, lors de sa conversion au catholicisme, elle s’était donné le nom d’Anthony, transformé par l’usage en Toni. Après des études en lettres, d’abord à l’université très noire d’Howard à Washington, puis à Cornell, la dame amorça une carrière d’enseignante en anglais et en littérature et fut éditrice chez Random House, tout militantisme dehors en faveur des droits civiques afro-américains. Son anthologie d’auteurs noirs The Black Book y fit fureur et inspira de nombreuses vocations littéraires. Elle avait épousé l’architecte Harold Morrison et après son divorce en 1964 après six ans de mariage, Toni Morrison, qui ne commença à écrire qu’à l’aube de la quarantaine après l’éducation première de ses deux enfants, gardera ce nom de plume, qui lui plaisait.

Les cris des femmes noires

Déjà dans son premier roman L’oeil le plus bleu (The Bluest Eye) en 1970 sur une enfant noire qui se rêve avec des yeux bleus, allégorie de toutes les ségrégations, la lucidité sociale de Toni Morrison s’exprimait : « Étant une minorité à la fois comme caste et comme classe, nous vivions sur l’ourlet de la vie, en luttant contre notre faiblesse et en nous battant pour nous accrocher ou pour grimper sans aide dans les grands plis du vêtement. »

Son Beloved publié en 1987, lauréat du prix Pulitzer, adapté à l’écran par Jonathan Demme en 1998, aura été son passeport pour la gloire internationale et le Nobel. Cette histoire digne d’une tragédie grecque, tirée d’un fait divers du Kentucky en 1855, était celle d’une femme qui égorge sa fille pour lui éviter son destin d’esclavage avant de se voir hantée par son fantôme. Mais Toni Morrison avait déjà beaucoup écrit, dont Sula en 1973 sur la double destinée de femmes noires issue de l’Ohio des années 20 et Le chant de Salomon (1977), tissé de traditions orales africaines.

En 1986, sa pièce de théâtre Dreaming Emmet, abordait le lynchage au Mississippi d’Emmet Till qui avait contribué à l’éveil du mouvement des droits civils américains, alors que le spectre du racisme esclavagiste rôdait toujours dans le Vieux Sud. N’en est-il jamais disparu, celui-là ?

Beloved amorçait une trilogie sur sa communauté au fil du temps, poursuivie avec Jazz en 1992, roman historique situé surtout dans le Harlem des années 20 et Paradise (1997), aux accents épiques féminins, campé dans une petite communauté noire d’Oklahoma, démarrant par un massacre de masse et cet incipit : « Ils tuent d’abord la fille blanche. Avec les autres, ils peuvent prendre leur temps. »

En 2005, son Délivrances, collé à l’époque contemporaine, avec une plume de poésie et de réalisme magique, abordait la différence d’une fille trop noire et trop belle, qui doit survivre aux humiliations de l’enfance pour trouver sa splendeur intérieure.

Dans toute son oeuvre, Toni Morrison se sera beaucoup penchée sur les conditions difficiles des femmes noires, colonisées parmi les colonisés : « Elle avait eu le mors tellement de fois qu’elle souriait. Même quand elle ne souriait pas, elle souriait, et pourtant, je n’ai jamais vu son vrai sourire », écrivait-elle dans Beloved.