Le regard extraterrestre de Karoline Georges

C’est au cœur de l’interdisciplinarité de sa démarche artistique que Karoline Georges trouve bien souvent l’équation nécessaire à la naissance d’une nouvelle œuvre.
Photo: Adil Boukind Le Devoir C’est au cœur de l’interdisciplinarité de sa démarche artistique que Karoline Georges trouve bien souvent l’équation nécessaire à la naissance d’une nouvelle œuvre.

Certaines rencontres, qu’elles soient avec un être, un paysage ou un livre, semblent nous délester de notre enveloppe corporelle, nous enlever au monde ordinaire pour nous propulser dans l’état étrange du ravissement.

Du 8 au 11 août, écrivains et lecteurs seront invités à réfléchir à cette dimension brève et intense de l’existence humaine lors des 17es Correspondances d’Eastman.

Cet état de ravissement, Karoline Georges le ressent chaque fois qu’une étincelle de créativité fait vibrer la sensibilité de son imaginaire, lui permettant de mettre en mots et en images les univers décalés, les personnages sublimés et la quête incessante de liberté qui habitent ses songes.

L’artiste multidisciplinaire, qui discutera de ses inspirations et de ses techniques d’écriture dans le cadre d’une classe de maître animée par Marie-France Bazzo, décrit son travail de création comme un processus inconscient. « C’est comme si le projet germait à l’intérieur de moi sans que je m’en rende compte. À un moment donné, il est là, bien tangible, et il faut que je l’explore. »

Dans le restaurant de la rue Saint-Laurent auquel nous sommes attablées, elle fait défiler des parcelles de notes gribouillées entre deux rêves sur sa tablette, au cours des nuits précédentes. « Quand je commence à réfléchir à une idée, je me pose des questions, je génère des bouts de phrase que je ne peux pas relire, je lis beaucoup trop, je regarde en rafale des séries télé dystopiques à la Dark, j’écoute de la musique. À un moment, je trouve une équation, et c’est à partir de là que je peux écrire. »

Interdisciplinarité

C’est au coeur de l’interdisciplinarité de sa démarche artistique, où se côtoient la vidéo, la photographie, la littérature et la modélisation 3D, que Karoline Georges trouve bien souvent l’équation nécessaire à la naissance d’une nouvelle oeuvre.

Par exemple, dans son roman Ataraxie, publié en 2004, l’écrivaine avait imaginé une femme obsédée par son apparence, dont la quête d’esthétisme absolu était brutalement mise à mal par une coiffeuse tortionnaire.

« Quand j’ai terminé la rédaction, il m’est resté une impression d’inachèvement avec ce personnage. J’avais le sentiment qu’elle avait voulu devenir une femme-image, qui ne voulait plus exister dans la corporalité. »

Pour réfléchir à ce monde enseveli de portraits, où la féminité est en constante redéfinition, Karoline a joint le métavers Second Life, un monde virtuel, et est entrée en contact avec une communauté de créateurs d’outils et de composantes simulés dans l’objectif de créer l’avatar parfait.

« De mon personnage littéraire est donc né ce personnage photographique avec lequel je fais des expositions et des vidéos depuis une dizaine d’années. Puis, je suis revenue à la littérature. Ma mère est tombée malade. Alors que son corps biologique se décomposait, je composais de mon côté un corps virtuel pour atteindre le sublime. » De cette formule inattendue a émergé le roman De synthèse (2018), lauréat du Prix du Gouverneur général.

La poésie du progrès

Virtualité, dystopie, intelligence artificielle, fluidité des corps, regard décalé sur le monde contemporain… l’univers de Karoline Georges n’est pas sans rappeler celui de la série Black Mirror, qui explore les conséquences inattendues des avancées numériques, le ton alarmiste en moins.

Car, pour l’auteure, les progrès de la science et de la technologie sont d’une poésie incandescente. « Je vois l’intelligence artificielle comme une continuité du déploiement humain. Pour certains, dépasser le corps est une catastrophe. Pour moi, c’est la suite de l’univers, un ailleurs énergétique qui permettra un plus grand potentiel créatif. J’aimerais déjà pouvoir changer de corps, sortir des contraintes de cette enveloppe pour voyager à la vitesse de la lumière. »

En attendant que la fiction devienne réalité, c’est à travers la littérature que Karoline Georges trouve un semblant de liberté. « C’est la discipline du sublime, la plus actuelle par son absence de limite. On n’est pas contraint par la matière ou par l’espace. On peut inventer tout ce qu’on veut. C’est d’ailleurs pour ça que je m’intéresse à la photo 3D. Les artistes font apparaître dans le monde virtuel tout ce qui existe, et plus. J’ai tout un inventaire avec lequel jouer, comme dans mon imaginaire. »

Lorsqu’on la questionne sur les conseils qu’elle donnerait aux jeunes écrivains qui n’auront pas la chance d’assister à sa classe de maître, Karoline Georges prend un moment pour réfléchir. « Je leur suggérerais de ne pas hésiter à mettre sur papier la voix qu’ils entendent dans leur tête. Ces mots sont un processus littéraire déjà à l’oeuvre. Aussi, il ne faut pas essayer de ressembler à d’autres ou d’imiter un courant. Tâchez de rester le plus près possible de votre propre voix. »

La classe de maître de Karoline Georges, animée par Marie-France Bazzo, aura lieu le vendredi 9 août au spa Eastman à 9 h .