«Succion»: sanglante vengeance

La romancière islandaise Yrsa Sigurdardottir joue d’abord la carte de l’ordinaire avant de nous faire plonger dans l’horreur la plus totale.
Photo: Ave Maria Mõistlik La romancière islandaise Yrsa Sigurdardottir joue d’abord la carte de l’ordinaire avant de nous faire plonger dans l’horreur la plus totale.

La vengeance est au coeur de ce drame islandais particulièrement tordu ; réfléchie, construite patiemment, froidement, un petit détail à la fois tout au long d’une décennie, elle éclatera au grand jour avant même qu’on puisse la définir.

Dans le deuxième volet de sa nouvelle série mettant en scène un flic ordinaire (Huldar) et une psychologue un peu pincée (Freyja), la romancière islandaise Yrsa Sigurdardottir joue d’abord la carte de l’ordinaire. Maladresse ordinaire, violence ordinaire, incompétence ordinaire et veulerie à la petite semaine dessinent la toile de fond de cette enquête qui semble… tout à fait ordinaire, mais qui plonge dans l’horreur absolue à mesure qu’on en saisit la portée.

Silences et corruption

Tout s’amorce dans une petite école de Reykjavik alors qu’on exhume un « cylindre temporel » contenant la vision de l’avenir des étudiants du début du siècle : parmi tous les messages, on trouve une liste de personnes qui seront tuées avant la fin de la décennie. Dès qu’il commence à fouiller, Huldar, à qui on a confié l’enquête sur la « menace du cylindre », découvre deux mains coupées sous le couvercle d’un spa. Tout à coup, on se moque un peu moins au commissariat…

D’autant plus qu’un dangereux prédateur sexuel, Jon Jonsson, vient d’être libéré et que la police perd rapidement sa trace. Huldar, lui, parvient à identifier l’auteur du message du cylindre : il s’agit précisément du fils de Jonsson. La tension monte encore plus quand on découvre, quelques jours plus tard, un cadavre enchaîné à l’essieu d’une automobile puis deux pieds coupés à la tronçonneuse appartenant au même propriétaire que les mains déjà trouvées par Huldar — et que l’on a ainsi pu identifier. Surprise : ces deux victimes faisaient partie de la liste trouvée dans le cylindre.

On en identifiera au moins deux autres avant de saisir, grâce toujours à Huldar et à Freyja, que tout cela est lié au meurtre d’une petite fille, une décennie plus tôt. Jonsson avait alors été emprisonné après s’être tiré indemne d’un autre procès pour violence sur des enfants. L’écheveau de silences, de mensonges et de corruption enveloppant l’affaire est particulièrement difficile à dérouler. Il mettra finalement à jour un projet de vengeance s’étalant sur plus d’une décennie. Avec, à la clé, une finale absolument et totalement imprévisible.

Le plus étrange dans tout cela tient au fait que Sigurdardottir nous raconte tout dans une écriture volontairement factuelle — magnifiquement rendu par les traductrices — en s’appuyant sur des personnages hyperfragiles à peine conscients du vide sidéral qui les habite. Huldar et Freyja en sont les meilleurs exemples, mais tous ceux et celles que l’on rencontre dans cette histoire semblent marcher à côté de leurs pompes, comme disent les cousins français. Un peu comme s’il s’agissait d’une enquête anodine illustrant d’abord la volonté des autorités de ne rien voir éclabousser la réputation de la police. Par moments, on a presque l’impression que l’Islande a tout d’un pays de troisième zone, sous-équipé et misant sur l’incompétence et le statu quo plutôt que sur la justice et la vérité.

Huldar et Freyja viendront-ils noircir davantage le tableau dans un troisième volet ?

Extrait de «Succion»

D’abord, je n’ai pas cru qu’elle allait vraiment me scier la main. Cette tronçonneuse était tellement irréelle, ça me paraissait impossible qu’elle soit capable de faire une chose pareille. Je me suis excusé d’avoir laissé tomber Pröstur et leur fille du même coup. Je n’ai pas arrêté de leur présenter mes excuses. Mais elle ne m’écoutait pas, elle continuait de me tourmenter en exigeant de moi que je fasse un choix. Soit je sacrifiais mes mains, soit j’acceptais que Jon Jonsson abuse de mes enfants. Alors je lui ai répondu que je voulais sauver Karlotta et Dadi, et je lui ai tendu la main. Les petits étaient terrorisés, complètement fous d’épouvante, ils sont restés collés contre moi pendant tout ce temps. Je m’étais mis à genoux pour pouvoir les tenir dans mes bras. J’ai tendu une main, je croyais qu’elle allait renoncer. Mais elle n’a pas renoncé. Elle m’a saisi le bras, elle a brandi la tronçonneuse. Et puis… […]

Je me suis évanoui. Quand je suis revenu à moi, on avait enroulé une espèce de chiffon autour du moignon, il était comme anesthésié. Elle était toujours là. Karlotta et Dadi se pelotonnaient dans un coin. Ils avaient peur que ce soit leur tour, avec la scie. Ils étaient tout couverts de sang.

Succion

★★★

Yrsa Sigurdardottir, traduit de l’islandais par Catherine et Véronique Merci, Actes Sud « Actes noirs », Arles, 2019, 408 pages