France Théoret face à la société des «winners»

La poète, romancière, essayiste, professeure et militante France Théoret
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La poète, romancière, essayiste, professeure et militante France Théoret

Ils ont tout vu, tout vécu et beaucoup écrit. Le Devoir repart cet été à la rencontre des doyens de notre littérature — des écrivains de 75 ans et plus — le temps d’une conversation au sujet de leur oeuvre, du temps qui passe et d’un monde qu’ils ont vu se transformer.

France Théoret annonce d’emblée ses couleurs. Elle ne citera aujourd’hui que des femmes. « Parce qu’on ne cite jamais les femmes, et le mépris commence par là. Pour moi, c’est toujours une bonne surprise quand je vois qu’un homme cite une femme. Notre parole s’est trop souvent heurtée à du mépris, à des humiliations. » La poète de 76 ans s’interrompt, semble se demander si elle offre ou pas des exemples pour soutenir son propos, mais ce ne sera pas nécessaire. Ses livres en sont remplis, de ce mépris, de ces humiliations, de ces violences qu’ont vécus, et que vivent encore, les femmes.

Fidèle à son serment, elle citera tour à tour Chloé Savoie-Bernard, Nicole Brossard et la chercheuse Marie-Andrée Bergeron, mais la voici qui paraphrase d’emblée Louky Bersianik : « J’aimerais bien parfois qu’on dise les hommes égaux aux femmes, plutôt que les femmes égales aux hommes, pour voir comment cette fine nuance serait reçue. » Si France Théoret est une écrivaine aussi essentielle, c’est notamment parce qu’à l’instar de sa défunte amie, elle n’aura jamais cessé de montrer à quel point les oppressions se construisent d’abord à même la langue, de la déflagration de Bloody Mary (1977) jusqu’aux romans Les querelleurs (La Peuplade) et Le théâtre de Dieu (Leméac), parus l’an dernier.

Comment cette fine nuance serait-elle donc reçue ? La réponse se trouve, en partie, dans un de ses plus récents livres, Cruauté du jeu (Écrits des Forges, 2017). Écrivons-le, même au risque d’être accusé d’âgisme : rares sont les recueils signés par des femmes de cet âge dont la révolte est à ce point inentamée — le recueil est d’ailleurs dédié aux Femen.

« Les politiques ont rapetissé nos paroles, les ont nivelées, en ont fait de nouveaux slogans », y observe France Théoret au sujet de la javellisation du féminisme par le féminisme inc. « Notre révolution rabaissée, rendue conforme à la vie contemporaine. Les clichés, les normes actuelles. Consensuelle doxa. Nous sommes devenues des femmes de maintenant. Sujettes à récupération. »

Ajoutons que rares sont les recueils qui parviennent à rappeler, sans sombrer dans l’apitoiement, que ce Québec sort encore à peine la misère. « Je viens d’un milieu modeste qui n’aimait pas les livres », confie-t-elle pudiquement, dans une de ces nombreuses phrases courtes et finement calibrées, prononcées après un long silence, qui ponctueront l’entretien.

Elle se souviendra plus tard comment sa mère, qui travaillait avec ardeur au commerce familial et insistait pourtant pour se dire ménagère, signait presque systématiquement « Madame Roger Théoret ». Une anecdote presque banale, mais qui en dit trop long sur l’histoire de notre littérature — sur l’histoire du Québec entier — pour qu’on ne le souligne pas : une des plus importantes écrivaines du Québec contemporain est la fille d’une femme qui signait le nom de son mari.

Les parents de France Théoret ne mentionneront jamais (!) sa carrière littéraire en sa présence — des « aspirations contre nature » pour une femme — sauf pour lui reprocher, après son passage à l’émission Femmes d’aujourd’hui, qu’on lui ait coupé la parole.

Le cancer que l’on se donne (pas)

France Théoret reçoit en 2013 le grave diagnostic d’un cancer des ganglions de stade trois. « Vint la maladie », c’est le titre de la seconde partie de Cruauté du jeu, une déconstruction méthodique et opiniâtre des injonctions, lieux communs et autres inepties qui s’abattent sur les cancéreux : « Quelqu’un m’a dit littéralement / que je suis l’auteure de ma maladie. / Ça n’a rien de singulier / tout le monde est malade / il n’y a plus de bien portants. »

« Je les recevais en plein dans mon corps, ces phrases, et c’est beaucoup pour cette raison que j’ai voulu écrire : parce que ma maladie suscitait des réactions invraisemblables, explique-t-elle. C’est le new age qui dit que c’est nous qui nous le donnons, le cancer. C’est culpabilisant de penser qu’on est puni, que nous sommes coupables. Ou bien à l’inverse, on banalise, le cancer. On dit : “Tout le monde a un peu le cancer”, et soudainement, ce n’est plus une apocalypse qui nous arrive à nous. »

Elle leur répond avec toute l’insolente ironie de celle qui refuse leurs violentes analyses : « J’affirme j’avoue / l’intime dévoilé / le repli émotionnel / le manque répugnant / de confiance en soi / les malades ont commis / une faute il convient / de les traiter avec dureté. »

Aujourd’hui parfaitement remise, l’écrivaine en retient une conscience nouvelle de la précarité, et de la force, du corps. « Je n’avais pas imaginé que je pouvais aller prendre le métro et me sentir aussi fragile, mais en même temps avoir l’air d’une personne normale, marchant normalement. J’avais toujours envie de dire : “Ne me touchez pas ! Je suis en train de muter !” »

Espoir et engagement

Poète, romancière, essayiste, professeure ; France Théoret aura aussi été toute sa vie une militante. Vous êtes une femme en colère ? lui demande-t-on. « Je suis une femme révoltée ! J’ai une pensée révoltée ! »

Une femme révoltée à qui l’actualité fournit chaque jour des raisons de l’être davantage, mais qui refuse de se laisser aller au désespoir. « C’est que le féminisme est un engagement, donc si je m’engage comme féministe, il faut que j’aie l’espoir, c’est la logique même de la chose. En même temps, dans mon langage, j’aimerais mieux être complètement désespérée, mais l’honnêteté, puisque je suis féministe, me demande d’être du côté de l’espoir. »

Est-ce à dire que vous êtes une femme déchirée, entre espoir et désespoir ? « Totalement. » Pause. « Tout le temps. » Pause. « Depuis le début. » Longue pause. « Mais comme on vit dans une société où, pour être bien vu, il faut toujours être gagnant — la société des winners [le seul mot en anglais qu’elle emploiera de toute la conversation] —, il ne faut pas désespérer pour la mauvaise raison que l’on défend une cause qui n’est pas gagnante. Il ne faut pas désespérer parce que notre cause n’est pas du côté des winners. »