L’essentielle utopie de Raôul Duguay

«Quand je regarde tout ce que j’ai écrit, je constate que j’ai parlé plus d’amour que d’autre chose», observe Raôul Duguay.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Quand je regarde tout ce que j’ai écrit, je constate que j’ai parlé plus d’amour que d’autre chose», observe Raôul Duguay.

Ils ont tout vu, tout vécu et beaucoup écrit. Le Devoir repart cet été à la rencontre des doyens de notre littérature — des écrivains de 75 ans et plus — le temps d’une conversation au sujet de leur œuvre, du temps qui passe et d’un monde qu’ils ont vu se transformer.

Si, comme il le dit, « tu commences à mourir quand t’arrêtes de vouloir apprendre », Raôul Duguay pourrait très bien accéder à l’éternité. Devant sa voiture, où il nous a entraînés pour nous offrir un petit cahier contenant des reproductions de ses toiles, après plus de 90 minutes de (presque) monologue dans les bureaux du Devoir, le poète cite Éluard avant de reprendre la route et de rallier sa campagne de Saint-Armand : « J’ai le dur désir de durer. »

Raôul Duguay ne vit pas pour autant dans le déni de sa propre mort. Comment pourrait-il ne pas y penser pendant que ses amis, comme Jean-Claude Labrecque, partent les uns après les autres ? « Je vais mourir et le plus tard sera le mieux », écrivait-il dans son décoiffant essai Entre la lettre et l’esprit (Éditions Trois-Pistoles, 2001). Un souhait auquel il souscrit toujours 18 ans plus tard. « Mais ce n’est vraiment qu’à partir de l’âge de 75 ans que je me suis rendu compte que je ne suis pas immortel », confie-t-il aujourd’hui à 80 ans. « Et je me demande maintenant : 80 ans, ça vaut quoi, au juste ? » Vous aurez compris que Raôul Duguay a la générosité, en entrevue, de fournir à la fois les réponses et les questions — « À Saint-Armand, je suis dans le silence presque tout le temps. Faque quand je sors, j’en profite ! »

Alors, ça vaut quoi, 80 ans ? « D’une certaine manière, c’est infiniment petit. Heille, l’univers est grand en tabarnac ! [Raôul Duguay se lance dans une tirade très Raôul Duguay sur les milliards de galaxies que contient l’Univers. Il faut malheureusement vous en épargner des bouts ; le journal au complet y passerait.] On a le sentiment de ne rien valoir, que ce passage-là, c’est ridicule : t’as à peine le temps de lâcher un pet, pis si t’es chanceux, quelques personnes vont trouver que c’est un doux parfum… »

L’important, c’est de se demander : quelles sont les questions que je me suis posées pendant que j’étais ici et quel est mon legs ? Ce qui m’intéresse, ce sont les générations qui suivent. Je me demande : qui va boire à mon eau puisque toute ma vie, j’ai bu à l’eau des autres et que tout ce que j’ai dit, je l’ai pogné de quelqu’un.

Il se jette à nouveau, très fiévreusement, dans une tirade sur la lumière des étoiles et le big bang, cite Albert Einstein et Hubert Reeves, avant que nous tentions de le ramener parmi nous : n’est-ce pas angoissant, voire tragique que cette impression de n’avoir été rien pantoute ?

« Non ! L’important, c’est de se demander : quelles sont les questions que je me suis posées pendant que j’étais ici et quel est mon legs ? Ce qui m’intéresse, ce sont les générations qui suivent. Je me demande : qui va boire à mon eau puisque toute ma vie, j’ai bu à l’eau des autres et que tout ce que j’ai dit, je l’ai pogné de quelqu’un. »

Enfant de tout le monde

Il en va ainsi de ceux qui nous ont quittés : chaque jour nous éloigne un peu plus d’eux et, pourtant, Raôul Duguay n’a jamais autant pensé qu’aujourd’hui à son père, mort quand il n’avait que cinq ans. Parmi ses grands regrets : ne pas lui-même avoir eu d’enfant. « Donc j’ai décidé que tout le monde était mon enfant et que je suis l’enfant de tout le monde. »

Il s’explique sans que nous ayons à le supplier. « Je suis l’enfant de tout le monde, parce que tout ce que j’ai entendu, vu, touché, goûté, je l’ai reçu des penseurs, des poètes, des musiciens. Je suis un gars d’accueil, je suis vorace. L’univers, je le veux au complet ! » Il éclate de son rire de savant fou. « Ils ne m’ont pas encore enfermé, mais c’est juste parce que je suis encore capable de lacer mes souliers. » Il rit encore, puis reprend son sérieux.

« Dès que tu crées un lien avec un autre être humain, c’est certain que tu vas apprendre quelque chose. Celui qui t’a l’air de n’avoir rien à te donner peut t’offrir une leçon. C’est aussi dans ce sens-là que je suis l’enfant de tout le monde. » Et pourquoi tout le monde est-il votre enfant ? « Parce que si je te donne un livre, une chanson, une toile, c’est l’essence de ma vie que je te donne. »

« Si Chacun Commençait par Réaliser en sa Propre Personne l’Œuvre d’Art Ambulante, Chacun Serait Environné d’Autonomie, d’Originalité », annonce Raôul Duguay en 1970 dans le Manifeste de l’Infonie (on affectionnait visiblement beaucoup les majuscules à l’époque). Près de 50 ans plus tard, le philosophe se contente modestement, malgré sa bonne santé, de réclamer cinq ans à la vie — « C’est de ça que j’ai besoin » — afin de terminer sa grande œuvre totale, L’Étoile, conjuguant musique, poésie et arts visuels.

« Quand je crée, je crée dans le silence. Le silence, c’est le royaume de la créativité. Quelqu’un qui n’est pas capable d’être en silence ne peut pas créer de grandes choses. Et il faut se concentrer longtemps, avoir le courage de rester devant la page blanche. Jamais je n’ai eu peur de ne pas être inspiré. Ça, c’est une connerie, quand on me demande : “Qu’est-ce qui t’inspire ? Es-tu inspiré ?” Assis-toi là, ferme ta gueule, écoute, regarde et ramasse ! Toutte est là. Mais si toi, t’es pas là, il n’y a rien qui va être là. »

L’utopie de la survivance

« Quand je regarde tout ce que j’ai écrit, je constate que j’ai parlé plus d’amour que d’autre chose », observe Raôul Duguay en énumérant ses trois grands combats : le pays, la paix dans le monde et l’environnement. Il devenait d’ailleurs en février Porteur d’eau pour la protection de l’Esker afin d’offrir son soutien aux groupes de citoyens qui craignent la pollution de cette source d’eau potable et réclament des audiences publiques du BAPE sur le projet de mine de lithium à ciel ouvert Authier, à La Motte, en Abitibi.

Aux dernières nouvelles, l’indépendance, la sauvegarde de la planète et la fin de la guerre n’étaient pas prévues pour demain matin, lui fait-on remarquer. Rien qu’il ne sait pas déjà. « Je demeure un homme d’espérance, dit-il. Dans mon cœur, dans mon esprit, je donne toujours à l’espoir le 1 % qui fait pencher la balance du bon bord. J’aime mieux rester utopiste, et l’utopie de l’humanité, actuellement, c’est sa survivance. On est avancés dans la marde, mais ce 1 %, j’y tiens, parce que si je tombe dans la désespérance, si j’arrête de combattre, ça va aller encore plus vite de l’autre côté. J’ai l’espérance, parce que la jeunesse, c’est la richesse de l’espèce. »