«Charles Manson par lui-même»: épargnez-lui votre sympathie

Charles Manson lors de son procès pour le meurtre de George Hinman en 1970 à Santa Monica
Photo: Associated Press Charles Manson lors de son procès pour le meurtre de George Hinman en 1970 à Santa Monica

On n’ouvre pas grand-mère sur la table de la cuisine pour le plaisir. Sur une table de dissection, dans le cadre d’une autopsie, c’est une autre histoire. La voilà, la différence entre le sensationnalisme et l’analyse critique ; l’exploitation et la recherche de la vérité. Tout est affaire de contexte. C’est ce qui justifie la légitimité de plongeons vertigineux dans les noirs confins de la psyché humaine.

C’est aussi ce qui justifia de tendre le micro à Charles Manson, sans contredit le plus célèbre criminel que l’Amérique d’après-guerre ait connu. Un homme qui, à la manière de Freddy Krueger, frappa là où les parents ne pouvaient protéger leurs enfants : dans leurs rêves. Subséquemment, quelques-uns de ces enfants allaient en retour frapper au coeur de la machine à produire du rêve : Hollywood.

Au cours de sa vie, Manson n’accorda sa confiance qu’à un biographe : Nuel Arnold Emmons. Un ancien codétenu devenu journaliste, qui, de 1979 à 1985, recueillit les récits du gourou. Mort le 19 novembre 2002, 15 ans jour pour jour avant Manson, il n’aura pas pu voir son livre, Manson in His Own Words, traduit en français par la journaliste Laurence Romance.

À quelques semaines du 50e anniversaire des meurtres sordides commis par la « Famille Manson », tout porte à croire que l’initiative d’Emmons et, qui plus est, celle de Romance étaient pleinement justifiées : détruire le mythe, passer les gros titres au Kärcher, découvrir de quoi Manson était la somme et pourquoi l’Amérique semblait attendre ce Messie.

Un pays vieux, sale et maudit

« L’Amérique n’est pas jeune : le pays était déjà vieux et sale et maudit avant l’arrivée des pionniers, avant même les Indiens. La malédiction est là qui guette de tout temps », écrivait William S. Burroughs en 1959. À la sortie de Charles Manson in His Own Words, en 1986, le même écrivain affirmait : « Manson ne sera jamais libéré tant que quelqu’un doté d’une once de bon sens pourra lire ce livre. »

Que fut essentiellement Charles Manson sinon un gourou psychédélique ? Dans ses propres mots : « [U]n moins que rien qui savait à peine lire et écrire, qui […] ne connaissait que les prisons […], n’était pas assez bon musicien pour s’imposer sur le marché […] et haïssait aux tripes tout ce qui ressemblait à une structure familiale établie. »

En 1969, une semaine après les révélations du L.A. Times au sujet des meurtres Tate-LaBianca, voilà que ce cancre était devenu « un génie capable d’endoctriner les gens et de leur faire accomplir toutes ses volontés ». En somme : le pauvre type avait su s’entourer.

« Tous les hommes perdus s’appellent Charles Manson […] ils n’ont pas raté leur vie, ils en ont fait un enfer, ce qui est autre chose », soutient Simon Liberati, auteur de California Girls et préfacier de Charles Manson par lui-même. En lisant les mots du principal intéressé, on est loin de pouvoir affirmer la même chose.

En effet, si l’éditeur de cet ouvrage effarant explique en avant-propos qu’on a répété depuis 50 ans que les talents d’orateur de Manson sont pour beaucoup dans l’emprise exercée par celui-ci et que ce livre est l’occasion de le constater, on comprend assez vite que le gaillard de 1,64 m était surtout doué pour exprimer sa vision déterministe de la vie, en renvoyant constamment ses agissements à la maltraitance dont il fut victime dès l’enfance. De là peut-être l’idée de Liberati voulant que cette oeuvre qui capte la parole sulfureuse de Manson ne soit pas un tissu de mensonges, mais pire : « Un délicat mélange de la matière la plus intime et du mensonge le plus enfantin. »

Rôle secondaire

Charles Manson aura joué un rôle plutôt épisodique dans l’aventure hippie. Celui qui allait être condamnéà mort avant de voir sa peine commuée en prison à vie (la peine capitale ayant été abolie dans l’État de Californie en 1972) n’a en effet passé que deux ans parmi les flower children.

Dès sa sortie du bagne, en 1967, il fut confronté à un monde nouveau. Il explique : « La génération qui peuplait désormais les rues de Frisco venait d’une autre planète. En taule, des types me disaient : “Mec, si t’es enfermé depuis 1960, tu vas pas en croire tes yeux […]”. »

Pour reprendre la phrase rimbaldienne, Manson ne fut donc peut-être jamais réellement le seul à posséder la clé de cette parade sauvage. Ainsi, au procureur Vincent Bugliosi, coauteur du livre Helter Skelter (ouvrage de true crime le plus vendu de l’histoire), qui affirmait que Manson s’était donné pour mission de « corrompre la jeunesse du pays », ce dernier répond : « Ces gamins connaissaient déjà tout de la vie. C’était moi le bébé. »

Les mille visages de Manson

On a souvent postulé que deux événements ont tué les sixties : les meurtres de la famille Manson et le concert d’Altamont, où quatre personnes trouvèrent la mort. Au-delà de l’éthos peace & love que l’on a fait porter à la décennie comme un costume d’Halloween, la période fut dominée par des violences tangibles et omniprésentes. C’est ironiquement ce qui poussa Manson à fuir Haight & Ashbury.

« Charlie » prit ainsi son herbe, ses filles (parfois mineures), sa guitare et ses rêves de gloire et partit pour Los Angeles, où le mal l’attendait avec de la bière froide. « C’est dans cette maison [de L.A.] que notre philosophie […] s’est peut-être métamorphosée pour prendre le visage de la folie qui finirait par nous engloutir », dit-il, en parlant de la Spirale Staircase, auberge espagnole psychédélique où la faune s’adonnait aux sciences occultes et aux drogues dures. Le reste allait suivre, une fois la troupe exilée à Death Valley, dans le désert des Mojaves.

Animaux assoiffés de sang

Au sujet des meurtres commis par la Famille, Nuel Emmons explique : « Ces assassinats témoignaient d’une sauvagerie bestiale, sauf que les animaux ne tuent pas avec des fusils et des couteaux — pas plus qu’ils n’écrivent de messages avec le sang de leurs victimes. » Intitulée « Sans conscience », la dernière partie de cette autobiographie s’intéresse au moment où tout bascule pour ces végétariens pacifiques obsédés par l’album The Beatles.

C’est précisément là que le récit oblige le lecteur à faire un choix : ou bien l’on suit Manson lorsqu’il affirme « Je ne suis pas à l’origine de tout ce qui a été conçu et entrepris [au] Spahn [Ranch] », ou bien on ne le suit pas. Si l’on décide de le suivre, la dégringolade commence par ce que l’homme croit être le meurtre d’un dealer appartenant aux Black Panthers (il apprendra plus tard qu’il n’était ni mort ni membre du groupe).

« Peut-être que, après l’assassinat […] j’avais délibérément instillé chez ces jeunes la peur des Noirs… » souligne-t-il, avant de rejeter l’idée des meurtres Tate-LaBianca sur quelques éléments de sa cohorte. « [Les filles] étaient tombées d’accord sur un truc : si de nouveaux meurtres se produisaient, alors Bobby [Beausoleil] ne serait plus dans le collimateur de la police […] Je leur ai dit qu’elles étaient folles et que la police ne marcherait pas là-dedans. »

Les pages finales sont sans doute les plus fortes, tant elles donnent corps à la schizophrénie et au mode paranoïaque sur lequel l’homme aura fonctionné jusqu’à la fin de sa vie. Des passages où Manson s’adresse au lecteur (« C’est votre monde qui est responsable de ça »), à ceux où il explique avec froideur la nature pratiquement aléatoire des meurtres Tate-LaBianca (« Il fallait qu’on donne l’impression d’une guerre totale contre les Blancs »), on sent non seulement le « talent » de conteur du fou furieux, mais aussi celui du journaliste, et ce, malgré quelques fragments un brin trop franchouillards (au hasard : « qui t’es et de putain de quoi tu veux me parler »).

Le dernier mot du livre revient d’ailleurs à Emmons, qui réaffirme qu’aussi grandiloquentes soient-elles, les déclarations de Manson expliquent en partie pourquoi celui-ci a validé ce livre : son profond désir de se montrer au monde tel qu’il se voit, lui-même. Quel pauvre type.

Charles Manson par lui-même

★★★★

Nuel Emmons, traduit de l’anglais par Laurence Romance, Séguier, Paris 2019, 384 pages