«Le chant de l’assassin»: la loi du silence

Étonnant qu’un Britannique ait une telle intuition de l’Amérique profonde.
Photo: François Guillot Agence France-Presse Étonnant qu’un Britannique ait une telle intuition de l’Amérique profonde.

L’Amérique profonde se pare de tous les styles par les temps qui courent : armée toujours, plus ou moins raciste et silencieuse, gazouillante ou non, elle incarne depuis longtemps l’inertie qui plombe le continent. Elle est multiple, partout présente, intemporelle. Encore plus dans certains États du sud. Comme ici, le Texas des années 1940 à 1970, où R.J. Ellory fixe l’action de son tout nouveau récit.

La petite ville de Calvary, tout à l’ouest du Texas, semble figée dans le temps lorsque s’y pointe un ex-taulard venu porter une lettre à la fille de l’homme dont il a partagé la cellule pendant trois ans. Henry Quinn découvre rapidement que la ville vit sous la coupe du shérif Carson Riggs, le frère justement de son ancien compagnon de bagne. Personne ne peut lui dire où est la Sarah à qui il apporte un message de son père, et tous ceux qu’il rencontre le renvoient au shérif. Calvary est recouverte d’une sorte de dôme de silence, et Carson Riggs en détient la seule clé.

 

La rencontre entre les deux hommes ne dure pas très longtemps : le shérif s’empresse de faire comprendre à Quinn que Sarah a été mise en adoption il y a longtemps, que personne ne sait où elle est et, surtout, qu’il se fiche éperdument de son frère prisonnier. Accessoirement, Riggs invite donc l’ancien pensionnaire du pénitencier de Reeves à quitter Calvary dès le lendemain. Mais Quinn est entêté ; il a fait la promesse à Evan Riggs de remettre sa lettre à sa fille, et rien ne l’en empêchera. Sauf qu’il prend rapidement conscience qu’il a mis le pied dans un énorme nid de guêpes.

Carson Riggs se maintient en poste depuis une bonne trentaine d’années à Calvary et on s’étonne de sa mauvaise foi dans cette affaire… jusqu’à ce que l’on saisisse qu’elle est au coeur même d’une véritable tragédie grecque redéfinie à la texane. C’est, échelonné sur toute une vie, le conflit entre les deux frères et leur attirance pour la même femme qui est à la source de la colère tue du shérif tout comme de la vaste toile d’araignée qui emprisonne la majorité de ceux que l’on rencontre dans ce pays perdu entre le soleil et le désert.

En s’appuyant sur des personnages complexes, R.J. Ellory décrit ce coin de pays et les relations entre les hommes qui l’habitent de façon saisissante : son sens du tragique et la justesse de ses observations, le souffle puissant de son écriture aussi sombre que lumineuse, tout cela trace un portrait insupportablement juste. Étonnant quand même qu’un Britannique ait une telle intuition de l’Amérique profonde ; depuis Seul le silence, le roman qui a lancé sa carrière de façon fulgurante en 2008, Ellory a campé une bonne partie de ses histoires dans ce territoire aussi vaste que mal dessiné. Une fois de plus, on découvrira ici que le malheur ordinaire est souvent à la source des pires aberrations

Le chant de l’assassin

★★★ 1/2

R.J. Ellory, traduit de l’anglais par Claude et Jean Demanuelli, Sonatine, Paris, 2019, 492 pages