Qu’est-ce qui fait courir les lecteurs de poésie?

«Dans un monde de plus en plus soumis à un débit d’informations effréné, la poésie offre une parole authentique, un espace de décompression bienvenue.»
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Dans un monde de plus en plus soumis à un débit d’informations effréné, la poésie offre une parole authentique, un espace de décompression bienvenue.»

« Lentement mais sûrement, la poésie reprend sa place au coeur des lecteurs et de la société. On assiste à une seconde naissance depuis la fébrilité que le genre a connue dans les années 1970 », croit Isabelle Beaulieu, des libraires.ca. Pourquoi, pourquoi maintenant ? Quelques hypothèses et tentatives de réponse, crachées à chaud, le nez encore trop collé sur le phénomène.

« Ce ne sont que des intuitions », prévient d’emblée Stéphanie Roussel, doctorante à l'Université du Québec à Montréal travaillant sur la lecture, la réception et la communauté. « On n’a pas assez de recul encore. Mais je pense que chaque époque a ses formes préférées. Le roman, par exemple, est devenu de plus en plus populaire pendant la période industrielle, quand on demandait aux travailleurs d’avoir une attention soutenue. » La poésie, croit celle qui en a aussi signé (La rumeur des lilas, Del Busso), répond peut-être à nos nouvelles manières de porter attention aux choses et au monde, à nos nouveaux modes de communication et de sociabilisation.

« On ne cesse de répéter, études à l’appui, que la capacité d’attention aujourd’hui se diffuse, qu’elle réduit. Pourquoi continuerait-on à lire alors des romans de 900 pages ? La poésie répond à ce besoin de concision. On peut arrêter un recueil en route, c’est rarement une histoire continue. La manière de capter le monde, souvent par fragments, de la poésie, propose un mode de lecture qui ressemble peut-être plus à notre monde contemporain que ce que proposait Proust avec sa Recherche du temps perdu… »

« Dans un monde de plus en plus soumis à un débit d’informations effréné, la poésie offre une parole authentique, un espace de décompression bienvenue », croit aussi Isabelle Beaulieu. « Qu’elle s’inscrive dans la revendication, l’affirmation ou le besoin d’un refuge, la poésie emprunte de multiples rôles en même temps qu’elle ne souscrit à rien du tout, puisqu’elle est avant tout le lieu ultime de la liberté. Comme si les lecteurs avaient besoin de voix fortes qui s’expriment avec une langue personnelle qui dit à la fois la beauté et la violence qui nous entourent. »

Maire-Hélène Vaugeois, de la librairie homonyme, nomme aussi cette esthétique. « Ce sont des textes durs, crus ; j’y vois clairement le besoin d’exprimer [ou d’entendre] quelque chose de manière coup-de-poing. Ça parle de cul, de sexe ; c’est punché, c’est raide. Et je sens un décloisonnement. Avant, tu ne voyais pas un lecteur des Herbes rouges partir avec de l’Oie de Cravan. Maintenant, oui. »

Voix de femmes et voix de tous et tous poètes

Patrick Bilodeau, libraire chez Pantoute Vieux-Québec, trace une filiation entre la poésie d’aujourd’hui et l’héritage littéraire de Nelly Arcan : l’autofiction, la revendication féminine et féministe, le cul et le cru, l’intime et le politique. Il note aussi que plusieurs des nouveaux poètes importants sont des femmes ; et plusieurs des lectrices aussi.

« La production s’est diversifiée », estime Stéphanie Roussel. « On trouve maintenant une certaine mobilité sociale dans les publications : des personnes de milieux pauvres — comme Maude Veilleux — ou d’autres communautés culturelles qui accèdent enfin à la publication, et qui ramènent ces publications dans leurs milieux. » Exemple ? Comme lorsque Alexandre Dostie se targue de ce qu’en récitant Shenley (l’Écrou), il a gagné la deuxième place au concours de talent de la foire agricole de Saint-Honoré-de-Shenley « derrière la prestation sans fautes d’une toune de Shania Twain », comme le précise sa bio.

« Les gens se reconnaissent de plus en plus dans les différents sujets poétiques des poètes, qui viennent d’horizons de plus en plus divers, représentatifs d’une plus grande variété d’expériences, pense Stéphanie Roussel. Ça donne des rapports au langage différent. »

Karim Larose, prof de poésie à l’Université de Montréal, apporte un contrepoint. « Jacques Brault a vécu une enfance de pauvreté. Son père était balayeur de rue. Le père de Gaston Miron était menuisier. Roland Giguère vient d’une famille humble. André Langevin était orphelin sans la moindre possession. Cette révolution des origines n’a-t-elle pas été faite il y a un moment ? » demande-t-il.

Tous nomment toutefois une démocratisation de la scène, qui daterait à peu près de 2012, moment où les micros ouverts se sont insérés dans les soirées de poésie, auparavant plus souvent réservées aux seuls poètes invités. Ce serait à ce moment également que la scène se serait politisée. Éric Simard y retrouve lui aussi aujourd’hui un esprit des années 1970, comme lorsque la poésie était portée par des mouvements sociaux — le genre ayant toujours eu l’habitude d’accueillir, entre autres, des voix progressistes.

« Les lecteurs d’aujourd’hui se sont approprié le genre. Et je sens qu’ils en écrivent et en disent aussi, de la poésie », poursuit M. Simard, comme plusieurs de ses collègues. Une démocratisation qui permettrait celle de tout le genre ? À suivre ces prochaines années, si la tendance se maintient.