«Koba»: Staline vu par un enfant

Avec «Koba», Robert Littell renoue avec une Moscou désœuvrée.
Photo: Xavier Thomas Avec «Koba», Robert Littell renoue avec une Moscou désœuvrée.

Ancien journaliste spécialiste de la Russie, fasciné par l’Union soviétique, la chute des tsars et la personnalité énigmatique et tyrannique de Staline, Robert Littell a consacré la moitié de son oeuvre littéraire aux tactiques d’espionnage de la CIA lors de la guerre froide et aux sacrifices et conséquences exigés par la révolution bolchevique et par la Russie totalitaire qui l’a suivie.

Avec son vingtième roman, Koba, l’écrivain américain renoue avec une Moscou désoeuvrée par une réalité travestie par la propagande, rongée par une famine causée par la nationalisation des terres et peuplée d’orphelins politiques.

Pour la première fois, c’est à travers les yeux d’un enfant intellectuellement précoce et d’une attachante candeur qu’il raconte le paradoxe de la terreur et de la ferveur totalitaire.

Léon Rozental, 10 ans et demi, réside dans la Maison du quai, vaste immeuble de la Troisième Rome où logent des fonctionnaires et des apparatchiks soviétiques. Après la mort tragique de son père, physicien nucléaire, dans l’explosion d’un laboratoire, et l’arrestation de sa mère pendant la purge stalinienne des médecins juifs, le petit Léon est contraint de se cacher des agents en imperméable du NKVD.

Avec d’autres enfants, il parcourt les pièces secrètes du bâtiment à la recherche de nourriture, joue au Monopoly réinventé à la sauce communiste et prie pour le retour de sa mère. Lors d’une expédition souterraine, il découvre une immense salle de bal désaffectée dans laquelle réside Koba, vieil homme peu avenant à l’haleine fétide et officier soviétique important qui connaît avec une intimité troublante les machinations du camarade Staline.

S’ensuit un dialogue riche en détails politiques, stratégiques et historiques sur la percée révolutionnaire de Staline, de son militantisme clandestin et de son gangstérisme radical en Géorgie au pacte germano-soviétique, en passant par la progression de son influence politique lors de la guerre civile russe.

La perspective innocente de l’enfance privilégiée ici ne s’évertue jamais à humaniser l’homme d’acier dont les stratagèmes ont causé la mort de millions d’hommes, de femmes et d’enfants, échouant à esquisser un portrait moins dichotomique du tyran paranoïaque.

Malgré un attachement manifeste pour Léon et quelques clins d’oeil humoristiques à ses années de libertinage, jamais le vieux Koba (nom de guerre choisi par Staline lors de ses premières années d’activisme) ne prend la pleine mesure des souffrances infligées à son peuple et ne remet en question la portée de ses ambitions.

La plume ludique et féconde de Littell entrelace habilement les genres et dissimule, dans les jeux et les questionnements des enfants, une panoplie d’indices surprenants et éclairants sur les conditions de vie, les tactiques de contournement des règles et la perception du pouvoir par le peuple qui attisent la curiosité et facilitent la compréhension des non-initiés. Un roman qui renforce l’énigme Staline, tout en ouvrant une fenêtre inédite sur les dérives du totalitarisme.

Extrait de «Koba»

Le vieux : Toi qui es si calé en calcul, petit, peux-tu me dire quel est le poids de l’Union soviétique ?

Moi : Personne ne peut le dire. C’est impossible à calculer.

Le vieux : Essaie quand même. Avec ses avions, ses chars et ses navires, avec ses usines et tout le fourniment, avec ses trains, ses tracteurs et ses camions, combien ?

Moi : Un poids énorme. Je dirais même plus : si on pouvait le calculer, ce serait un poids astronomique.

Le vieux : Est-ce qu’un ennemi du peuple qui monterait un complot pour assassiner les membres du Politburo et rétablir le capitalisme pourrait résister au poids astronomique de l’État soviétique ?

Moi : Non, impossible. Il mourrait écrasé.

Le vieux : Aaaah, je suis soulagé d’entendre ça. Je dors mieux sachant que personne ne peut résister au poids de l’État soviétique.

Koba

★★★

Robert Littell, traduit de l’anglais par Martine Leroy-Basttistelli, Baker Street, Paris, 2019, 272 pages