«À ceux qui se croisent»: hasard amoureux

Quelques semaines après avoir découvert la double vie menée par son mari depuis 10 ans, Lucy quitte Nice, sa famille et son travail pour New York.
Photo: Ludovic Marin Agence France-Presse Quelques semaines après avoir découvert la double vie menée par son mari depuis 10 ans, Lucy quitte Nice, sa famille et son travail pour New York.

Profonde méditation sur la passion et sur les hasards qui y conduisent, À ceux qui se croisent, premier roman de Pauline Maurenc, explore, à travers la fusion et les déchirements d’un amour brûlant, la fragilité des liens et les mensonges, récits et autres illusions sur lesquels se bâtissent l’identité, la nôtre, mais aussi celle qui nous unit aux autres.

Quelques semaines après avoir découvert la double vie menée par son mari depuis plus de 10 ans, Lucy se réveille sans voix. Plus aucun son ne sort de sa bouche. Sensible au message que son corps s’acharne à lui transmettre, elle quitte Nice, sa famille et la librairie où elle travaille pour New York.

Le choc qu’elle ressent à son arrivée dans cette ville tumultueuse et sa relation enflammée et tout aussi étourdissante avec Paul Patterson, scénographe réputé, l’obligent à affronter une femme qu’elle avait jusque-là soigneusement évitée : elle-même.

Fable sur les pièges de l’indécision, valse amoureuse envoûtante portée par l’authenticité à la fois douce et douloureuse de la poésie de Leonard Cohen, cette brique de près de 500 pages peine malheureusement à éviter les embûches qu’elle dénonce, en dépit d’une plume élégante etévocatrice qui donne vie aux sublimespaysages de Nice et à la faune hétéroclite de Manhattan.

Car la valse prend plutôt des airs de tango théâtral, mais itératif, alors que les amants s’enlacent pour mieux se repousser, s’attachent furieusement à une liberté exempte de compromis, tanguent sur leur attachement et leurs craintes réciproques, laissant néanmoins peu d’incertitude sur la conclusion de leurs tergiversations.

Car Paul, célibataire endurci, affranchi de toutes contraintes, carriériste assumé, pose une condition à la poursuite de leur histoire : que Lucy reprenne sa vie en main et qu’elle trouve son indépendance dans ce qui la fait vibrer.

Bien que l’attention notoire portée à l’évolution de l’héroïne, à sa réappropriation de sa voix et de ses passions et à l’établissement de ses limites et de sa singularité inspire l’introspection et l’ambition, il demeure très difficile de s’identifier à Lucy.

Car cette dernière demeure consignée jusqu’à la toute fin dans le rôle de la femme-enfant avivée par l’arrivée de son preux chevalier, dont l’effacement, la méconnaissance de soi et l’abandon aux remords s’apparentent plus aux balbutiements de l’âge adulte qu’au parcours d’une femme dans la fleur de l’âge, quand bien même elle aurait renoncé à vivre, se bornant uniquement à exister.

Énième réinvention de la sauce Mange, prie, aime et de l’espoir de la redécouverte de soi et de l’évolution personnelle à travers la fuite, À ceux qui se croisent parvient à capter l’attention en semant parcimonieusement les indices sur la déroute de sa protagoniste et en multipliant les maximes rédemptrices sur les raisons de croire en un futur meilleur. On s’y laisse prendre, mais ça devient vite lassant.

Extrait d’«À ceux qui se croisent»

Il était sûr de lui à cet instant précis, là, à minuit douze, sur ce rocher du cap d’Antibes et sous ces quatre, non, cinq pins parasols, pouvait-on être sûrs d’autre chose ? Non. Était-ce une raison pour ne pas suivre son instinct ? Non plus. Un baiser m’avait coupé l’envie de poser d’autres questions, ou bien c’était l’engourdissement d’un soir de juin tout bruissant des ferments de l’été. Le clapotement des vagues contre nos pieds nus, le miroir éclaté de la lune sur l’eau, les rochers encore tièdes, l’air immobile, tout me donnait envie de me caler contre lui, de continuer à rêver les yeux grands ouverts, et de ne plus bouger.

À ceux qui se croisent

★★★

Pauline Maurenc, Robert Laffont, Paris, 2019, 480 pages