Ciao Andrea Camilleri, créateur du «giallo»

Auteur d’une centaine d’ouvrages, l’écrivain et metteur en scène italien Andrea Camilleri a vendu plus de vingt millions de livres en Italie.
Photo: Alessandra Tarantino Associated Press Auteur d’une centaine d’ouvrages, l’écrivain et metteur en scène italien Andrea Camilleri a vendu plus de vingt millions de livres en Italie.

« Pour lui donner de l’épaisseur, j’ai écrit le deuxième, et comme les lecteurs aimaient, j’ai continué », expliquait benoîtement Andrea Camilleri à Libération en 1998. C’était à propos de son personnage de prédilection, le commissaire sicilien Salvo Montalbano, créé en 1994 et synonyme depuis d’une saga à succès phénoménal : 32 enquêtes plébiscitées à domicile (l’Italie) mais aussi à travers le monde, notamment la France via les éditions Fleuve Noir.

La dernière salve, Il cuoco dell’Alcyon (Le cuisinier de l’Alcyone), a paru ce printemps 2019 : Camilleri, qui avait perdu la vue, l’avait sans doute dictée à son assistante, tout en fumant une des innombrables cigarettes qu’il assumait enchaîner avec plaisir.

Aggrassato, arancini et risotto

Être un bon vivant : c’est la spécificité du commissaire Montalbano, plutôt atypique dans le roman noir où le limier en remontre souvent au criminel en matière de déglingue et de comportements limites. Sans doute en descendance de Maigret, dont Camilleri (longtemps scénariste de la RAI et metteur en scène de théâtre) avait produit une adaptation en Italie avant de se consacrer à l’écriture, Montalbano est désabusé, bougon, affligé par l’injustice endémique. Mais l’antidote existe : un bon plat sicilien, de préférence préparé par sa bonne Adelina. Ses arancini (boulettes de riz, panées et frites), par exemple, sont l’occasion d’une digression orgasmique. « Il ne les avait goûtés qu’une fois : un souvenir qui lui était certainement passé dans l’ADN, dans le patrimoine génétique. Adelina mettait bien deux bonnes journées à les préparer. Il en connaissait par coeur la recette. La veille, on fait un aggrassato, mélange de veau et de porc en gelée et en parties égales, qui doit cuire à feu très bas pendant des heures et des heures avec oignons, tomates, céleri, persil et basilic. Le lendemain, on prépare un risotto, de ceux qu’on appelle “à la milanaise” (sans safran par pitié !), on le verse sur une planche, on le mélange à l’oeuf et on le fait refroidir. Pendant ce temps, on cuit les petits pois, on fait une béchamel, on réduit en petits morceaux quelques tranches de salami et on fait toute une préparation avec la viande en gelée, hachée avec le hachoir demi-lune (pas de batteur électrique, pour l’amour de Dieu !). La sauce de la viande se mélange au riz. À ce point, on prend un peu de risotto, on l’arrange dans la paume d’une main tenue en forme de conque, on y met dedans l’équivalent d’une cuillère de la préparation et on le recouvre de ce qu’il faut de riz pour former une belle boulette. Chaque boulette est roulée dans la farine, puis on la passe dans le blanc d’oeuf et la chapelure. Ensuite, tous les arancini sont glissés dans une cuvette d’huile bouillante et on les fait frire jusqu’à ce qu’ils prennent une couleur vieil or. On les laisse s’égoutter sur le papier. Et, à la fin, ringraraziannu u Signuruzzu, grâce soit rendue au Seigneur, on les mange ! »

Montalbano n’est pas non plus en rupture de ban, mène sa barque contre le crime (notamment la mafia) sans sortir des clous. Andrea Camilleri l’analysait très bien : « Mes polars sont un peu des fables, les rapports de Montalbano avec ses supérieurs ne sont pas trop mauvais, et il s’entend bien avec les magistrats. C’est le travail du flic comme tout policier le rêve, et cela explique ma popularité parmi eux. »

« Une Sicile immuable et parfaitement moderne »

L’air de rien, cet homme tranquille que sa gloire embarrassait un brin a créé, à plus de 70 ans, le polar à l’italienne (giallo). Trait distinctif : des récits très implantés localement, qui convoquent l’histoire et la culture du lieu en question. Il a fait école, pavant la voie pour des talents comme celui du Sarde Marcello Fois, remarquable d’incandescence inquiète.

Le dernier livre d’Andrea Camilleri, «Il cuoco dell’Alcyon» (Le cuisinier de l’Alcyone), est paru au printemps 2019.

Dans le cas de Camilleri, il s’agissait de la Sicile et plus précisément de la ville de Porto Empedocle qu’il avait rebaptisée Vigata dans ses romans. C’est là où il était né en 1925, c’est là où il revenait parfois en laissant dans son sillage des photos dédicacées. Et de fait, il suffit de se promener dans Porto Empedocle pour être projeté dans l’univers de Montalbano. De cette vieille usine de ciment désaffectée avec ses wagonnets à l’arrêt qui témoignait de la difficile adaptation de la Sicile à la vie économique moderne et, parfois, de l’empreinte de la mafia, jusqu’à ces restaurants de poissons sur le port dont les murs sont encore tapissés de photos dédicacées de l’auteur. Nul doute que Porto Empedocle, située au sud de la Sicile, près de la vallée des Temples dans la zone archéologique d’Agrigente, va devenir à l’instar d’autres décors (comme l’Edimbourg de Ian Rankin ou l’Ystad de Henning Mankell) un passage obligé pour les amateurs de Camilleri — et peut-être renaître grâce à cette manne touristique.

Et puis, et surtout, il y a le « camillerien », la langue bien spécifique de Camilleri. Résultat de l’alliage de plusieurs dialectes siciliens, elle est un défi notoire pour les traducteurs. En France, Serge Quadruppani (lui-même auteur de polars) a détaillé ce travail de dentellière, et bien identifié l’effet du camillerien : « Familiarité d’une langue et d’une société qui nous restent très proches, étrangeté radicale de tournures et d’une culture forgées par une nature si particulière et une histoire si singulière. Ce qui donne, pour finir, la saveur inimitable, aux papilles comme à l’oreille, d’une Sicile immuable et parfaitement moderne. »

On objectera néanmoins que le dépaysement peut parfois contrecarrer la fluidité du texte et l’exotisme détourner l’attention (et la tension). Et que si Andrea Camilleri a toujours fait preuve d’une grande attention à l’égard des problématiques sociétales (racisme, migrants, corruption…), il y a tout de même quelque chose d’un peu pépère, une prévisibilité (une recette ?), qui s’était installé dans sa saga Montalbano.