«Carnets clandestins»: impitoyable créativité

Les expériences professionnelles de Giacobone réussissent à enrichir le portrait acerbe et tortueux de la création et de ses innombrables obstacles.
Photo: Éditions Sonatine Les expériences professionnelles de Giacobone réussissent à enrichir le portrait acerbe et tortueux de la création et de ses innombrables obstacles.

Après avoir cumulé les éloges et accompagné le réalisateur Alejandro G. Iñárritu sur la route des Oscar avec Biutiful (2010) et Birdman (2014), le scénariste Nicolas Giacobone met son imagination acérée ainsi que sa plume insolente et satirique au profit d’un premier roman mouvementé sur la perversité du processus créatif et le milieu impitoyable du cinéma d’auteur.

Pablo Betances, scénariste émergent prometteur, est kidnappé et séquestré dans une cave par le plus grand réalisateur d’Amérique latine, Santiago Salvatierra. Pour espérer revoir la lumière, le jeune écrivain doit concevoir un chef-d’oeuvre, un film qui changera à jamais l’histoire du cinéma mondial, un film qui « embrasera les salles, pulvérisera tous les records d’entrée » et décrochera les prix les plus prestigieux.

Alors qu’il tente d’attiser l’étincelle qui signerait sa délivrance, Pablo partage son temps entre son ordinateur portable, la compilation intégrale des Beatles, un ukulélé, les oeuvres complètes de Borgès et un carnet clandestin, témoin de son désespoir et de ses vertigineuses pages blanches, dans lequel il consigne ses moindres pensées.

Rédigée à la manière d’un journal intime, la narration tombe malheureusement dans le piège vaseux de l’hyperréalisme, peinant à maintenir le suspense et, par conséquent, l’attention du lecteur. Le flux de pensées du protagoniste se fait donc tantôt riche et créatif, teinté d’un humour noir irrésistible et réfléchi qui permet à l’histoire de progresser, tantôt insignifiant et monotone, tel un hamster persistant sans relâche à faire tourner sa roue.

Les expériences professionnelles de Giacobone réussissent néanmoins à enrichir le portrait acerbe et tortueux de la création et de ses innombrables obstacles ; de la course ininterrompue du sablier au tintement des bourses de financiers aux attentes irréalistes, en passant par le doute qui tenaille chaque once de progrès. L’auteur échoue cependant à transposer la détresse et le sentiment d’impuissance inhérents à la captivité, à l’isolation et au néant qu’elles présupposent.

Extrait de «Carnets clandestins»

Santiago Salvatierra est parmi les plus grands réalisateurs ; les vraiment grands.

Son travail de caméra et son investissement avec les acteurs, son exigence, sont inégalables.

Un mélange d’énergie colossale et de bon goût ; d’excellent goût.

Un déferlement de talent appliqué à ce qui se voit.

Ses plans jaillissent de l’écran, vous trempent, vous décoiffent, vous enlacent, vous murmurent à l’oreille.

Santiago est né pour réaliser des films.

Un être façonné dans l’unique but de passer derrière une caméra.

Depuis le berceau.

Sans formation dédiée.

Ambitieusement autodidacte.

Une baudruche de chair et d’os emplie d’images éternelles.

Le problème de Santiago, c’est qu’il ne sait pas écrire.

 

Carnets clandestins

★★ 1/2

Nicolas Giacobone, traduit de l’espagnol par Vanessa Capieu, Éditions Sonatine, Paris, 2019, 285 pages