L’écrivain au travail: le baron qui n’aimait pas la noblesse

Baron Marc-André Lévesque travaille aujourd’hui comme médiateur au Musée McCord.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Baron Marc-André Lévesque travaille aujourd’hui comme médiateur au Musée McCord.

L’écrivain au travail, c’est Le Devoir qui, dans les prochaines semaines, repart à la rencontre d’écrivains qui gagnent leur croûte grâce à des boulots — en apparence — éloignés de la littérature.

« Bye bye, Botte de cow-boy », lancent les uns à la suite des autres les gamins du camp de jour du Musée McCord. Baron Marc-André Lévesque n’y travaille plus depuis quelques années — il est aujourd’hui médiateur, ou si vous préférez guide, au même musée — mais peu importe : ces gamins savent que le nom de camp du souriant moustachu, c’est Botte de cow-boy. Comprendre : il est à peu près sûr que les grands frères et grandes soeurs de ces enfants leur ont parlé du monsieur gentil à lunettes rondes.

« Tous les noms de camp, c’est deux ou trois syllabes : Bixi, Kiwi, Balou. Je voulais un nom plus complexe », explique le poète sur un ton laissant entendre qu’il a longuement soupesé son choix de pseudonyme estival (son titre de noblesse, Baron, est lui aussi totalement auto-attribué).

Le sérieux qu’adopte Baron Marc-André Lévesque à ce moment-là n’est évidemment pas tout à fait le même que celui qu’il adoptera plus tard lorsque nous discuterons de l’exposition Honte et préjugés : une histoire de résilience, de l’artiste d’ascendance crie Kent Monkman. Il apparaît pourtant rapidement clair qu’il est de ceux pour qui l’on ne peut aspirer à connaître l’autre, le monde ou l’histoire sans à la fois ouvrir les bras au futile et à l’essentiel.

Vaincre la peur

Originaire de Gatineau, Marc-André Lévesque entre pour la première fois en contact avec la poésie au cégep. « À ce moment-là, et peut-être jusqu’à l’âge de 20 ans, je ne savais pas si ça se faisait encore, des livres de poésie. » Il compte aujourd’hui parmi les figures les plus influentes de la scène des micros ouverts montréalaise, grâce à ses exaltantes lectures et à ses livres animés par le désir d’abolir toute hiérarchie entre culture pop et savante, entre travail formel et pur plaisir, entre langue orale et littéraire, ne serait-ce que pour donner le signal que la poésie n’appartient surtout pas à qui vous le croyez.

« Dans ma poésie, ma préoccupation principale, c’est de bouger, de jouer avec la chose, de mettre en avant qu’il n’y a pas de règlements. C’est la même chose ici au musée. Faut le défaire, le sérieux du musée », annonce-t-il avant de partir à la course et de grimper les escaliers à nos côtés. C’est là qu’il fait son laïus, lors de l’arrivée des groupes en visite.

Dans ma poésie, ma préoccupation principale, c’est de bouger, de jouer avec la chose, de mettre en avant qu’il n’y a pas de règlements. C’est la même chose ici au musée.

« Quand un groupe de maternelle entre, ça fait tellement de bruit ici, et je trouve ça tellement le fun ! [Ses yeux sont ronds comme des trente sous.] On va finir par arriver à un compromis pour ne pas déranger les autres visiteurs, mais moi, je veux participer à un musée qui est vivant, parce que le principal problème, avec le musée comme avec la poésie, c’est que trop de gens ont peur de ne pas faire les choses comme du monde. Et j’haïs ça, cette peur de ne pas en connaître suffisamment. »

Genèse d’un gâteau scandaleux

Un jour, alors que Baron marche sur la passerelle qui nous surplombe, une collègue lui demande si ça existe, de la poésie de science-fiction. Il y avait longtemps qu’il voulait placer les mots « gâteau scandaleux » dans un texte. L’occasion était trop belle. Ça donnera un poème de science-fiction avec les mots « gâteau scandaleux » dedans, « La marche de l’empereur », tiré de son second livre, Toutou tango (Éditions de l’Écrou, 2017) : « Vous êtes cordialement invité.e / à imaginer un gros gâteau scandaleux / qui plane au ralenti vers votre face ».

« J’adore ça, “gâteau scandaleux”, parce que ça peut autant être un gâteau avec des messages haineux dessus qu’un trop gros gâteau, ou autre chose complètement. [Ses yeux sont encore ronds comme des trente sous.] Les mots sont clairs, on sait ce qu’ils font chacun de leur bord, mais ensemble, on ne sera pas tous d’accord pour dire ce que ça veut dire. Sauf qu’avant de réfléchir à notre propre interprétation, c’est essentiel d’écouter ce que nous dit le poème, ou l’oeuvre d’art, ou l’objet. »

Une exposition comme Honte et préjugés : une histoire de résilience, dans laquelle l’artiste Kent Monkman subvertit les traditions picturales afin d’y revendiquer la place qu’auraient dû y occuper les cultures autochtones, ne suppose évidemment pas la même marge d’interprétation qu’un poème de Baron Marc-André Lévesque. La poésie, à l’instar d’une exposition dans un musée, appelle néanmoins un engagement, une curiosité, que Lévesque tente de faire fleurir chez les autres, avec une certaine foi en l’idée que le monde n’est jamais aussi généreux envers nous que lorsque nous le sommes envers lui.

Des classes de francisation composées de réfugiés, des groupes scolaires, des parents et de leurs bambins : c’est toute une société qu’accompagne le guide de 29 ans à travers le Musée McCord. « C’est fou de voir des gens réaliser en direct sous tes yeux que les derniers pensionnats autochtones datent de 1996 — quand j’avais encore l’âge d’apprendre à lire ! — de la même manière que c’est fascinant de regarder des vieilles affiches de magie », confie-t-il au sujet de ces instants d’indignation ou d’émerveillement qu’il capte au travail, et qu’il distille dans un de ses carnets d’écriture. Celui qu’il trimballe ces temps-ci porte le titre Toutte est tiguidou (toutte est donc ben tiguidou).

Le nécessaire nez de clown

Bouffon officiel de la poésie québécoise, le Baron ? Ce serait ridiculement réducteur que de le confiner à cette étiquette, comme le soulignait avec beaucoup de justesse la critique Zéa Beaulieu-April dans un récent numéro de la revue Estuaire, en mettant en lumière toute la mélancolie qui dort sous ses vers au vernis multicolore.

L’opinion du principal intéressé ? « J’aimerais ben ça être davantage pris au sérieux, mais en même temps, dès qu’on me prend au sérieux, ou qu’on me donne quelque chose de sérieux à faire, je veux le déconstruire. La noblesse de la poésie, j’ai toujours voulu lui mettre un nez de clown. Alors oui, j’essaie de faire en poésie autre chose, quelque chose de différent de ce qu’on lit habituellement, mais cette autre chose-là peut aussi être prise au sérieux. »