L’engouement pour la bande dessinée québécoise ne s’essouffle pas

La bande dessinée est l’un des rares créneaux littéraires à connaître une croissance soutenue depuis plus de dix ans.
Photo: Michaël Monnier Archives Le Devoir La bande dessinée est l’un des rares créneaux littéraires à connaître une croissance soutenue depuis plus de dix ans.

Pendant que le marché du livre et de l’édition traverse une époque difficile, la bande dessinée connaît un véritable essor depuis une décennie au Québec et l’engouement ne s’essouffle pas. La présence de plusieurs auteurs et illustrateurs vedettes invités cette fin de semaine au Comiccon de Montréal témoigne de la vitalité de ce genre littéraire longtemps boudé par les plus vieux.

Les chiffres ne mentent pas. Bien que la bande dessinée ne détienne que 6,6 pour cent des parts de marché selon le Bilan du marché du livre au Québec 2018, publié par Gaspard, il demeure l’un des très rares créneaux littéraires à connaître une croissance soutenue depuis plus de dix ans.

Le nombre de titres édités chaque année continue lui aussi de grimper, passant de 57 à 150, entre 2007 et 2016, d’après les données de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

Autre signe qui ne trompe pas : la librairie Planète BD, installée sur la chaotique rue St-Denis à Montréal, vogue également sur la croissance pendant que d’autres marchands de bouquins ferment boutique.

« Dans le climat actuel des librairies, c’est assez spectaculaire », note Laurent Boutin, libraire depuis 11 ans dans cet établissement spécialisé dans la bande dessinée en français.

Gautier Langevin, éditeur et fondateur de la maison d’édition Front Froid, croit que le Québec avait un important retard à rattraper dans le domaine. Pendant longtemps, on a culturellement identifié le livre illustré à un art destiné aux enfants.

« Quand Front Froid a été fondée en 2007, on se faisait répondre : » Je ne lis pas de bande dessinée, mais quand j’étais jeune je lisais Astérix et Boule et Bill « », se rappelle-t-il.

Après l’arrivée de publications plus « sérieuses » — « avec de gros guillemets », insiste l’éditeur — les adultes et les jeunes adultes ont commencé à adopter le genre.

La fameuse série Paul, de Michel Rabagliati, a tout changé, affirme M. Langevin. Une observation rapportée par plusieurs auteurs et illustrateurs interrogés par La Presse canadienne.

Gabriel Morrissette roule sa bosse depuis 1984 en tant qu’illustrateur, aux États-Unis comme au Québec. Lui aussi reconnaît l’impact du travail de son collègue en soulignant que « tout le monde connaît Paul » aujourd’hui. Toutefois, il ajoute que c’est d’abord l’arrivée d’éditeurs sérieux qui a relancé l’industrie.

« S’il n’y avait pas eu La Pastèque, s’il n’y avait pas eu Mécanique générale, il n’y aurait pas eu de Paul, croit-il. On n’avait pas d’éditeurs avant, les gens devaient être publiés en Europe. »

L’illustrateur, qui a notamment collaboré au défunt magazine Croc, estime aussi que la technologie a pu faciliter la démocratisation de la BD en rendant sa production et sa diffusion plus accessible.

« Avec Internet, le monde est plat pour vrai ! Les moyens technologiques ont fait que c’est plus facile d’éditer, d’imprimer et de diffuser, peu importe où on se trouve sur la planète », observe-t-il.

Une BD plus libre

Au même moment où sa popularité progresse, la BD québécoise forge également son identité propre au sein du marché mondial. Une personnalité dont on reconnaît les influences franco-belges, américaines et japonaises, selon Gautier Langevin.

« Il y a une grande ouverture d’esprit au Québec par rapport au style, au ton, qu’on ne retrouve pas nécessairement au Japon, aux États-Unis ou en France. Les lecteurs ne seront pas déboussolés par un petit format souple en noir et blanc, par exemple. On est allé au Japon en novembre dernier et les auteurs là-bas étaient soufflés par la liberté que les auteurs ont ici », rapporte-t-il.

L’auteure Axelle Lenoir rencontrée au Comiccon de Montréal, samedi, a elle-même abandonné son premier éditeur européen pour se rabattre sur le marché québécois afin d’être plus libre.

« Je voulais faire des BD sans compromis avec le format que je voulais. C’est très conservateur l’édition française, alors je me suis dit je vais essayer au Québec et aux États-Unis, puis les éditeurs ont embarqué tout de suite », confie l’auteure de la série L’esprit du camp.

Caroline Breault (Cab), qui a créé la série Hiver nucléaire, soutient qu’un marché en santé a permis aux bédéistes québécois de ne plus avoir à copier la méthode franco-belge en espérant être publiés en Europe.

« On établit un langage très propre au Québec et on commence à avoir des gens qui s’exportent aux États-Unis, vers un marché en bien meilleure santé », dit celle dont la série vient justement d’être traduite en anglais pour les lecteurs américains.

La popularité du marché de la BD permet aussi à des auteurs de ne pas se soucier des éditeurs et de lancer leurs propres projets sur le Web ou en misant sur le sociofinancement. C’est le cas de Jessi Tremblay (Anouk), qui vient de publier le premier tome de L’armée du soleil, qu’elle vendait à sa table du Comiccon. Après avoir imprimé 175 premières copies, elle a dû commander une deuxième impression.

Stéphanie Leduc a elle aussi choisi l’autoédition après avoir vécu une première expérience avec un éditeur. Elle offre désormais sa série jeunesse de poésie absurde Titi Krapouti en ligne ou lors d’événements publics. Même chose pour sa série érotique Dryade.

Avenir incertain

Malgré tous les signes réjouissants entourant la littérature illustrée, le marché demeure fragile et tout le monde en est conscient.

« On ne pourra jamais crier victoire », tranche le libraire Laurent Boutin, qui est tout de même convaincu que la BD a encore de belles années devant elle.

Selon lui, la bande dessinée est une sorte d’aberration économique quand on compare tout le temps, l’énergie et les ressources nécessaires à sa production par rapport au temps qu’il faut pour la consommer.

« Pour les auteurs, ce n’est pas rentable en tenant compte du taux horaire. Il faut faire ce métier-là par passion », observe-t-il.

De nombreux artisans rencontrés au Comiccon de Montréal, dont le travail jouit d’un certain succès populaire, admettent qu’ils ne peuvent pas vivre uniquement de leur métier de bédéiste.

Gautier Langevin, des éditions Front Froid, qualifie la BD de « secteur rentable dans le monde du livre », mais dans une proportion qui n’a rien à voir avec le marché du jeu vidéo par exemple.

« C’est sûr qu’on a besoin de l’aide du Conseil des arts du Canada et du Conseil des arts et des lettres du Québec, mais c’est beaucoup plus facile qu’il y a dix ans », admet le fondateur de cette entreprise d’économie sociale à but non lucratif.