«Monsieur»: des chaussettes en Albanie

Délaissant cette fois-ci son univers pseudo-sado-maso, la Britannique E. L. James nous entraîne dans un récit que l’on dirait écrit il y a 200 ans. Par un enfant de 12 ans.
Photo: Michael Lionstar Délaissant cette fois-ci son univers pseudo-sado-maso, la Britannique E. L. James nous entraîne dans un récit que l’on dirait écrit il y a 200 ans. Par un enfant de 12 ans.

Vers les trois quarts de Monsieur, après une succession d’histoires de succession, justement, de trafic humain, de mariage forcé, de liaison interdite et de soft sexu, la protagoniste prise dans ce tourbillon se demande à quoi diantre elle s’attendait en s’embarquant dans tout cela.

Rendus là, nous nous posons la même question. Après tout, ce truc est signé par E. L. James. L’auteure qui a fait cadeau au monde de 50 nuances de Grey. Celle qui a conçu des phrases comme : « Son sourire salace me va droit au sexe. » Celle qui a notoirement fait passer un personnage de mec manipulateur et mesquin pour superdésirable.

Délaissant cette fois-ci son univers pseudo-sado-maso, la Britannique nous entraîne dans un récit que l’on dirait écrit il y a 200 ans. Par un enfant de 12 ans. Et qui va comme suit : un séducteur de la haute qui multiplie les conquêtes tombe soudain sous le charme de sa nouvelle femme de ménage (ciel !).

Contrairement à la précédente, « cette vieille bique de Krystyna », une Polonaise âgée et efficace, celle-ci est jeune, timide, Albanaise, et elle possède des « yeux couleur de printemps ». (Kessé ça ?) En plus, elle porte « une grosse culotte rose » qu’il entraperçoit pendant qu’elle astique son piano. Coup de théâtre, elle sait en jouer, de ce piano. Monsieur est ébahi : « Qui l’eût cru ? Ma petite femme de ménage aime la musique classique. »

De toison et de raison

« Je suis tombé amoureux de ma bonne.

Quelle merde. »

Les italiques ne sont pas de nous, mais bien de l’auteure, qui souligne ainsi les pensées les plus profondes (ça se discute) de ses personnages.

Nous les retrouverons, par exemple, dans ce passage : « Son inexpérience me refroidit. Initier une vierge, c’est une énorme responsabilité. C’est un sale boulot, mais si quelqu’un doit se dévouer autant que ce soit moi. »

Parlant de. Écrire une bonne scène de sexe, c’est complexe. (Ce n’est pas pour rien que les prix Bad Sex in Fiction existent.) Pour réussir, un point est primordial : il faut bien choisir son vocabulaire. Chose que E. L. James maîtrise… moyennement. Le narrateur nous parle ainsi de sa propre « toison pubienne » (quel gars dit ça ?).

Pour ne rien arranger, il ne cesse de reprendre sa « charmante petite bonne », lui intimant souvent de ne pas parler dans sa langue natale. Et se moquant d’elle quand elle dit « Le Facebook ».

Mais il ne faudrait pas croire que cet homme est fermé, que non ! Pour souligner sa grandeur d’âme, l’auteure lui fait dire à répétition : « J’ai tout. Elle n’a rien. »

Elle n’a rien, donc, constate-t-il horrifié en découvrant qu’elle ne possède qu’une paire de jeans. Et zéro paire de bas. Chose qui le poussera à avouer, on vous le jure : « Je ne sais pas si l’on porte des chaussettes en Albanie. »

Et puisqu’il est compréhensif, il se raisonne en se disant qu’une femme kidnappée n’a pas forcément envie de faire l’amour. « Elle a besoin de temps, je le sais. J’espère que ma queue va comprendre. »

Ce qu’il ne comprend pas, toutefois, c’est « comment les femmes font [...] pour pleurer en silence ».

On ne le sait pas, mais en lisant Monsieur, on a eu envie de le faire une fois ou deux.

Monsieur

E. L. James, traduit de l’anglais par Denyse Beaulieu, Dominique Defert et Carole Delporte, JC Lattès, Paris, 2019, 480 pages