«Un jour comme les autres»: sous les apparences

L’écriture fine et intimiste de Paul Colize donne chair à des êtres d’une affolante sensibilité ou d’une provocante inconscience.
Photo: Paul Colize CC L’écriture fine et intimiste de Paul Colize donne chair à des êtres d’une affolante sensibilité ou d’une provocante inconscience.

Comme tous les jours, ou presque, Éric Deguide, universitaire engagé dans la défense des droits de la personne, quitte la maison pour un rendez-vous… et ne revient pas. En fait, il ne revient plus.

Après avoir fait le tour des amis communs, dévastée, Emily Danjoux, la femme qui partage sa vie, alerte la police. Qui en vient très vite à favoriser la thèse du « départ volontaire », pour dire les choses gentiment. Drame…

Quelque chose de très lourd…

Emily n’y croit pas. Impossible que l’homme de sa vie l’ait quittée ; encore moins sans un mot. Elle craque et, pour tenter de comprendre ce qui s’est passé, se réfugie dans un petit village près du lac Majeur, où le couple a vécu un bonheur intense.

Pour elle, Éric est retenu quelque part, contre son gré, et elle s’engage à tout faire pour le retrouver. Les indices sont minces alors que la pâleur des jours et la tiédeur de sa nouvelle vie menacent d’effacer ses souvenirs. Mais des faits nouveaux surgissent : sur un blogue, quelqu’un affirme avoir aperçu le brillant universitaire. À distance, et malgré l’apathie des policiers, Emily se persuade encore plus que son amant est en danger et qu’il faut absolument « faire quelque chose ».

Heureusement, elle n’est pas la seule à croire que quelque chose de très lourd se cache sous la disparition d’Éric ; une équipe de journalistes du Soir, le grand quotidien bruxellois, se lance à sa recherche. Éric Deguide avait promis un coup d’éclat à ses contacts au journal et ceux-ci se mettent à fouiller lorsqu’ils ne le voient pas réapparaître.

Le dossier s’épaissit peu à peu à mesure que s’accumulent les découvertes : voilà même que des cadavres surgissent. Bientôt, la petite équipe du Soir établit des liens entre un journaliste allemand piégé, un trafiquant louche assassiné et la disparition d’Éric. Sous les apparences, une affaire très sombre semble prendre forme dans laquelle il est même question de trafic d’armes…

Tout l’art de Paul Colize consiste à mettre en relief les moindres replis de la vie ordinaire pour en faire ressortir la dimension potentiellement tragique. Sous les apparences du quotidien se cachent toujours les drames les plus sanglants. C’est précisément ce qui apparaîtra sous l’écriture méticuleuse du romancier belge. Le lecteur en viendra ainsi à soupçonner tout le monde, même Emily, chaque geste, chaque parole pouvant être interprété de façon différente selon le contexte. Et selon la position de l’observateur, bien sûr, Gregory Bateson ne dirait pas mieux…

Cette écriture fine, intimiste, donne chair à des êtres d’une affolante sensibilité, comme Emily, ou d’une provocante inconscience, comme Fréderic Peeters, l’un des jeunes journalistes d’enquête lancés sur la piste d’Éric Deguide. Tout au long, le récit se construit sur des personnages crédibles mettant en évidence le talent et la maîtrise d’un écrivain trop mal connu. Un jour comme les autres, cela changera peut-être…


Extrait d’«Un jour comme les autres»

Je m’entourais d’un flou artistique, gommais mes travers et mes faiblesses à coups d’expédients. Selon les personnes, je me décrivais sportive, sobre et extravertie, ou solitaire, intellectuelle et sentimentale.

Je pratiquais avec maestria le mensonge par omission. Les éléments susceptibles de me porter ombrage étaient escamotés, ceux qui ne pouvaient l’être, aménagés avec sagacité. Les mauvais jours, je masquais ma morosité au profit de ma joie de vivre et de mon inaltérable bonne humeur.

Le jeu est devenu un mode de vie. Quand est venu le temps de la séduction et des amours, j’ai réalisé que l’égocentrisme, l’infinie vanité et la soif de plaire des hommes décuplaient leur crédulité. Je me délectais à les observer buvant mes paroles.

Selon le cas, je changeais de nom et de profession. J’étais Esther Lancel, styliste de mode, Astrid Dugard, écrivaine, Jane Russo, diplomate irlandaise. Je prenais les poses adéquates, adaptais mon champ lexical, forçais mon accent anglais, m’improvisais new-yorkaise, parisienne, londonienne.

Un jour comme les autres

★★★ 1/2

Paul Colize, Éditions Hervé Chopin, Paris, 2019, 446 pages