«Suspicious Minds»: en collaboration avec Netflix

Gwenda Bond a adoré d’emblée la série de Netflix «Stranger Things», que même Stephen King, son auteur fétiche, a saluée.
Photo: Sarah Jane Gwenda Bond a adoré d’emblée la série de Netflix «Stranger Things», que même Stephen King, son auteur fétiche, a saluée.

— Il était bon, ton livre. Tu devrais écrire une suite. Je veux vraiment savoir ce qui est arrivé à la petite fille.

— Euh, merci papa. Mais c’est justement ce que raconte la série Strangers Things.

— Ah.

Et c’est justement là que résidait le mandat de Gwenda Bond. Inventer un « avant » littéraire à l’univers des frères Duffer. Remonter dans le passé de la petite Onze, dite Eleven, incarnée à l’écran par la jeune Millie Bobbie Brown. En apprendre davantage sur sa mère. Une femme que l’on voit peu, et en flash-back, dans le supersuccès de Netflix.

Un supersuccès que Gwenda Bond a adoré d’emblée. Après tout, quand la première saison a été mise en ligne il y a trois ans, Stephen King avait gazouillé : « Regarder Stranger Things, c’est comme regarder un best of de Stephen King. Dans le bon sens du terme. » Et comme il s’agit de son auteur fétiche depuis qu’elle est gamine, Gwenda Bond n’a fait ni une ni deux et a dévoré les huit premiers épisodes. La seule chose qui lui a déplu ? « Ça manquait un peu de personnages féminins. » Elle laisse entendre un rire tonitruant. « J’y ai remédié dans mon livre ! »

En effet, les filles sont fortes dans ce Suspicious Minds (il s’agit bien du titre de la traduction française. Soupir.) Autour de la maman d’Onze gravitent ainsi plusieurs autres jeunes femmes. L’une veut devenir mécanicienne. L’autre est mise de côté par la société. Certaines remarques insérées par l’auteure semblent d’ailleurs très teintées de 2019 (pour ne pas dire un tantinet plaquées). « Je ne peux pas garder mon féminisme au loin bien longtemps ! » s’exclame-t-elle de son accent modulé du sud des États-Unis.

De choses étranges et d’autres

C’est en partenariat avec Netflix que Gwenda Bond a conçu son livre (bienvenue au XXIe siècle). Le titan de la webdiffusion a-t-il eu son mot à dire sur son texte ? « Quand ils m’ont proposé ce projet, je me suis dit : “Hum. Voyons voir s’ils vont me laisser mettre en scène une bande de filles”, dit-elle. Mais ils étaient parfaitement partants. Ils m’ont permis de raconter l’histoire que je voulais raconter. »

Pas de consignes à respecter, alors ? Si, quand même. Principalement en ce qui a trait aux éléments surnaturels. « C’est vraiment là où j’ai eu des règles à suivre. Parce que les frères Duffer, qui ont créé l’émission, sont vraiment les seuls à connaître les mécanismes qui mènent cet univers. L’Upside Down [le Monde à l’envers]. »

Car, comme dans la série, Suspicious Minds entremêle monstres et vérité. La très réelle expérience MKULTRA, menée par la CIA des années 1950 à 1970, sert ainsi de toile de fond au récit. Et ces tests sordides sur la manipulation mentale, auxquels ont participé plusieurs institutions et universités, américaines comme canadiennes, servent à introduire le personnage, fictif celui-là, du Dr Martin Brenner. « Tout en incorporant dans mon histoire des éléments surnaturels [qui ont fait la marque de la franchise], je voulais montrer à quel point ces recherches étaient immorales. »

Ses héros — principalement des héroïnes — deviennent ainsi les cobayes soumis régulièrement à des essais de LSD, parfois à des électrochocs. « On dirait une théorie du complot complètement démente. Reste que c’est la seule de ces théories qui s’est avérée réelle », dit-elle.

 

On dirait une théorie du complot complètement démente

Sombre alors, ces Suspicious Minds ? Pas uniquement. À plusieurs endroits, l’auteure résidant au Kentucky insère de petites blagues, des clins d’oeil. « Quand on traite de sujets si sérieux, il faut des moments de légèreté. Et puis, je suis une personne qui compense la mocheté du monde par l’humour. »

Le monde qu’elle a décrit ici, c’est celui de l’été 1969. L’été pendant lequel Bryan Adams a acheté sa première vraie six-cordes dans un « five-and-dime ». Cette période si iconique de l’histoire. « Je souhaitais que mon livre soit ancré solidement dans cette époque, de la même façon que l’émission est plantée dans les années 1980, précise l’auteure. Et pour bien saisir en l’esprit, j’ai fait une tonne de recherches. C’était une époque si fascinante. Tumultueuse. » Qui se traduit par le débarquement sur la Lune, la guerre du Vietnam, les Beatles… Dans un chapitre, la Lucydes quatre garçons dans le vent se retrouve d’ailleurs avec des démons plutôt que des diamants. Lucy in the Sky with Demons. « Je m’étais créé une liste de chansons des années 1960 que j’écoutais en boucle en écrivant », confie Gwenda Bond.

Se plonger dans l’esprit de l’époque de la sorte lui a permis « d’éviter les anachronismes ». Par exemple, pour une scène de fête, elle s’est renseignée sur les boissons alcoolisées prisées par les jeunes d’alors. « C’est là que j’ai découvert que 1969 est la première année où les ventes de bière en cannette ont dépassé celles de bière en bouteille. »

Autre chose dont elle s’est rendu compte ? « Que c’est à la fin des années 1960 que le Seigneur des anneaux est devenu particulièrement populaire auprès des étudiants américains. De façon hilarante parce qu’il était perçu comme… psychédélique ! » La référence a servi, une fois de plus, à faire un lien avec la série. « Plus particulièrement avec Donjons et dragons, auquel on fait beaucoup référence. » Tout comme les références faites aux bédés des X-Men, qu’affectionne l’une de ses protagonistes. « C’était l’un des rares comics de ces années-là peuplés de ce que l’on qualifierait aujourd’hui de personnages de filles nerds », s’exclame-t-elle.

Ayant elle-même signé plusieurs livres mettant en vedette l’héroïne d’une autre série de comics, à savoir Lois Lane, Gwenda Bond a voulu créer un univers cohérent pour ces Stranger Things. « Pour moi, l’aspect horrifique de mon livre se trouve moins du côté des monstres que de celui du comportement monstrueux des êtres humains. »

La suite sur votre Netflix.

Suspicious Minds

Gwenda Bond, traduit de l’anglais par Céline Mozelle, Éd. Lumen, France, 2019, 448 pages