«Le zoo de Rome»: Rome, cage ouverte

Dans son deuxième roman, «Le zoo de Rome», Pascal Janovjak propose des allers-retours entre le passé du jardin zoologique romain et un chassé-croisé de quelques personnages qui s’y rencontrent dans la Rome d’aujourd’hui.
Photo: Laura Salvinelli Dans son deuxième roman, «Le zoo de Rome», Pascal Janovjak propose des allers-retours entre le passé du jardin zoologique romain et un chassé-croisé de quelques personnages qui s’y rencontrent dans la Rome d’aujourd’hui.

Né de mère française et de père slovaque à Bâle, en Suisse, en 1975, Pascal Janovjak habite Rome depuis 2011, d’où il travaille aussi comme traducteur. Il avait auparavant vécu en Jordanie et au Liban, dirigé l’Alliance française de Dhaka, au Bangladesh, et séjourné quelques années à Ramallah, en Palestine.

Son nom risque de ne pas être inconnu des lecteurs québécois puisque l’auteur a cosigné il y a quelques années À toi (Libre Expression, 2011), un échange épistolaire né d’une rencontre avec Kim Thúy (Ru, Vi).

 

« Le point de départ du Zoo de Rome est une promenade que j’ai faite avec mes enfants dans le zoo », raconte Pascal Janovjak, qui est de passage à Montréal en ce moment même, mais à qui nous avons parlé quelques jours plus tôt, alors qu’il se trouvait toujours dans une Rome écrasée de chaleur. « Je n’y serais sans doute pas allé de moi-même, mais j’ai été frappé de voir à quel point c’était un endroit riche d’histoire. Frappé surtout de constater à quel point c’était un endroit ambigu. » Un lieu ambigu parce qu’on peut y voir des animaux enfermés et qu’on y amène nos enfants pour les voir, souvent sans beaucoup réfléchir aux enjeux que ça soulève.

Créé au coeur de Rome en 1911 par l’Allemand Karl Hagenbeck — un peu à l’image de celui qu’il avait bâti à Hambourg —, sur 17 hectares de verdure tout près de la Villa Borghese, le jardin zoologique de Rome devait marquer le cinquantenaire de la création de l’Italie moderne. Arche des temps modernes, école, refuge, prison ou même miroir social, l’endroit est un puissant symbole.

C’est ce que tente de cerner à sa manière Le zoo de Rome, deuxième roman de Pascal Janovjak, fait d’allers-retours entre le passé du jardin zoologique romain et le chassé-croisé de quelques personnages qui s’y rencontrent dans la Rome d’aujourd’hui. Depuis sa fondation, en passant par les années de vache maigre. Mais déjà, au milieu des années 1920, le zoo était devenu une entreprise allant « à vau-l’eau, comme le pays tout entier, une structure décadente, gangrenée par la paresse et le manque d’ambition ».

Le zoo, miroir du XXe siècle

Après des années de passage à vide, Chahine, architecte algérien en deuil d’une fillette imaginé par le romancier, est pressenti pour transformer les lieux en centre commercial nouveau genre. Giovanna, nouvelle directrice des communications de l’établissement, se familiarise avec les lieux qu’elle doit dépoussiérer, chargés de tous les fantômes du passé. Avec une certaine finesse, Le zoo de Rome nous les montre en train d’éprouver les limites étroites de leur propre liberté.

On parle tellement d’écologie, de préservation de la nature, on les retrouve dans presque toutes les grandes villes. J’ai voulu explorer ce que ça voulait dire, quelle est cette réalité et comment ça marche.

« On parle tellement d’écologie, de préservation de la nature, on les retrouve dans presque toutes les grandes villes. J’ai voulu explorer ce que ça voulait dire, quelle est cette réalité et comment ça marche », poursuit Pascal Janovjak.

Le jardin zoologique de Rome, en particulier, est le « miroir d’un siècle troublé ». On y croise Mussolini posant symboliquement à côté d’une lionne en bombant le torse, les mouvements de défense animale des années 1960 et 1970, un Salman Rushdie fasciné par le tout dernier spécimen de tamandin (un solitaire tamandus tubulidentatus), sorte de croisement entre un tapir et un fourmilier, un animal inventé par Janovjak. Tout cela, tandis que le regard porté sur les animaux en cage se transforme.

Mouvements sociaux importants

Bouleversé par les lieux, l’architecte algérien finira par s’enfermer dans sa chambre avant de se volatiliser à sa manière. Le premier roman de Pascal Janovjak, L’invisible (Buchet Chastel, 2009), était une sorte de remake de la célèbre nouvelle de H. G. Wells, L’homme invisible, sur fond d’amitiés virtuelles et d’atomisation sociale. « J’aime bien l’idée de personnages qui disparaissent », avoue l’écrivain, qui reconnaît aussi sans détour l’influence de Jean Echenoz sur son écriture.

« En étudiant son histoire, poursuit-il, je me suis rendu compte que le zoo traduisait toujours des mouvements importants de la société. Créé pour célébrer la fondation de l’État italien, il a ensuite été utilisé par le fascisme pour vanter la politique coloniale. Il a souffert de la guerre, et a traduit ensuite, dans les années 1970, toute une idéologie d’émancipation. Chaque fois, c’est un peu comme une caricature de ce qui se passe dans la société. » Le libéralisme effréné dans lequel nous sommes plongés aujourd’hui y trouve aussi un écho.

Le zoo se veut aussi, bien entendu, le reflet de nos propres préoccupations pour la nature. « On peut projeter nos propres problèmes sur les animaux en cage », estime Pascal Janovjak. « L’animal nous ressemble, mais il ne répond rien. C’est comme un réceptacle où on peut mettre tous nos fantasmes, toutes nos peurs ou nos préoccupations. C’est quelque chose qu’on a fait depuis l’origine de l’humanité. L’animal a toujours servi à raconter des histoires, à supporter des fables ou des critiques sociales. »

Extrait de «Le zoo de Rome»

À la fin des années 1960, les Romains ont de bonnes raisons de ne pas aller au zoo. La plupart des foyers sont équipés d’un poste de télévision : l’investissement est considérable et les pères de famille décident de le rentabiliser en restant devant. C’est d’autant plus agréable qu’une invention complémentaire s’est répandue en Europe — on la doit à un certain Edward Lowe, habitant du Michigan et désormais multimillionnaire, car l’homme a créé la litière. Celle-ci a permis la prolifération d’une race nouvelle, le chat d’appartement, et le grand avantage de ce dernier est qu’il tient sagement sur les genoux, on peut le caresser à volonté en regardant la télé.

Le zoo de Rome

Pascal Janovjak, Actes Sud, Arles, 2019, 256 pages