Albums jeunesse: de l’autre côté du monde

Inséparables, une fillette et sa petite robe fleurie passent le plus clair de leur temps ensemble jusqu’au jour où la jeune fille quitte son pays natal.
Photo: Julie Morstad Inséparables, une fillette et sa petite robe fleurie passent le plus clair de leur temps ensemble jusqu’au jour où la jeune fille quitte son pays natal.

Voyage initiatique, expédition organisée, traversée qui mène de l’enfance à l’âge adulte, le thème du voyage se décline en autant de chemins qu’il permet d’en imaginer. Depuis le Congo, où un zoologue part sur les traces d’une bête légendaire, à cette fillette qui, des rivages de la Grèce, se retrouve en Amérique, on découvre le projet immense d’Angelo, minuscule bestiole qui rêve d’aventures.

Soif de vérité

Persuadé de l’existence du Mokélé-Mbembé, bête folklorique comparable au monstre du lac Memphrémagog, Édouard Marlaud, zoologue au Musée d’histoire naturelle, se rend sur le continent africain, glisse sur les eaux du fleuve Congo, fouille la jungle, fait plusieurs rencontres étonnantes, parmi lesquelles un immense python, un crocodile, des éléphants et documente ainsi son parcours aussi inattendu qu’inespéré.

 

L’expédition du Mokélé-Mbembé, premier album jeunesse pour le graphiste et illustrateur Yannick NorY, plonge les lecteurs dans un univers empreint de découvertes, mais surtout de liberté. La soif de vérité entreprise par le scientifique se transforme rapidement en parcours parsemé d’écueils, d’embûches, de tout sauf ce qu’il avait prévu. C’est là l’essence et la richesse des voyages, même les plus organisés. Les détours mènent ce chercheur sur des pistes inexplorées et lui permettent de réfléchir à l’état de ces animaux sauvages, « beaucoup plus libres et majestueux [dans la nature] qu’empaillés ou en cage dans [s] on pays ».

Bref et concis, le texte laisse toute la place aux illustrations qui épousent le thème de la découverte. Touffues, colorées et toutes aussi denses que la forêt, elles pullulent ainsi de détails qui complètent les réflexions de l’aventurier. L’oeil averti s’amusera d’ailleurs à chercher la piste du monstre mythique tant convoité par Marlaud.

Vaste monde

« Dans une contrée très très lointaine vivaient des êtres minuscules, plus petits encore que les lutins des contes », on les appelait des Presque-Rien. Parmi eux, Angelo rêve de découvrir ce qui existe de l’autre côté du lac. Un jour, malgré la menace de rencontrer l’Ogre et de finir dans sa salade, il part sur son petit bateau bricolé dans une coque de noix.

 

Après une heure de voyage, le géant, posté sur le bord de l’étang, ramasse le petit et le met dans sa poche. En un seul pas, et au grand désespoir du héros, la traversée est terminée tout comme ses espoirs de vivre mille et une aventures. Qu’à cela ne tienne, il parvient à se sauver de la veste du monstre et décide de refaire le trajet à l’envers.

Dans un texte brodé de poésie, de candeur et d’espoir les plus fous, Séverine Vidal offre avec Voyage de poche un tendre récit initiatique. Le courage d’Angelo, sa façon de faire face à l’adversité, d’affronter l’inconnu et les imprévus en font un personnage porté par une légèreté enviable. L’histoire de ce petit Presque-rien est appuyée des illustrations enveloppantes et chaleureuses de Florian Pigé. La rondeur du trait, les variations de perspectives, l’abondance de couleurs chaudes appuient ainsi et avec finesse le parcours plein d’espérance du voyageur. Fameux.

Retour aux sources

Inséparables, une fillette de bord de mer et sa petite robe fleurie passent le plus clair de leur temps ensemble jusqu’au jour où la jeune fille quitte son pays natal et ses parents pour faire sa vie à New York. Pliée au fond d’une malle, la robe entreprend alors un autre voyage, en parallèle à celui de sa maîtresse.

 

Prétexte à mettre en scène le chemin emprunté par le personnage, depuis son enfance jusqu’à son entrée dans le monde adulte, Le grand voyage, de Camille Andros, offre une perspective différente sur le temps qui passe et la nostalgie. La narration nous donne à entendre les réflexions de la robe, objet oublié, délaissé, alors que les illustrations signées Julie Morstad relatent le parcours de la protagoniste. La minutie du trait, le réalisme des scènes se lient à une variation de cadrages qui épousent le mouvement du temps qui passe. Ode aux souvenirs, à la vie pavée d’étonnants hasards, cet album témoigne avec sensibilité du cycle de la vie.

Extrait de «L’expédition du Mokélé-Mbembé» (★★★ 1/2)

Arrivé à Léopoldville, on me répète qu’il y a « des choses plus sérieuses à faire en Afrique que de chercher une créature folklorique ». Vite, je laisse derrière moi cette ville aux visages d’ivoire. Mon embarcation se jette dans la gueule du fleuve Congo. Il est magnifique et dangereux, tel un gigantesque serpent qui prendrait racine au centre du continent africain. L’atmosphère est de plus en plus chaude et étouffante. C’est comme si le pays nous poussait à faire demi-tour. Depuis plusieurs jours, on ne voit personne. Le bateau ne peut aller plus loin. Je continue donc seul à pied. Pas âme qui vive pour me renseigner sur le Mokélé-Mbembé…

Extrait de «Voyage de poche» (★★★★ 1/2)

Angelo s’accrocha tant bien que mal au fond de sa barque. Il se retrouva ainsi dans la poche du géant, sa coque de noix sur la tête. Il y avait un vrai bric-à-brac dans cette poche : des graines, des bouts de bois, des fleurs séchées. Il escalada ce petit tas pour regarder dehors. Et il vit… Il vit que le voyage était fini. Qu’en un pas, le géant avait traversé le lac. Qu’il était arrivé de l’autre côté. En un pas, le géant lui avait volé sa traversée. Il repensa aux heures passées à y penser, à en rêver, à la préparer. Des années… pour rien. Pour un voyage dans la poche d’un ogre, un voyage achevé d’un seul grand pas.

Extrait de «Le grand voyage» (★★★★)

Quand les heures semblaient plus lentes et la vie plus simple, une maman avait cousu une jolie robe pour sa fille. La robe et la petite fille s’adoraient. Jamais elles ne se quittaient. Leur vie s’écoulait, tranquille. Chaque jour la même histoire. Rouler en voiture, monter en bateau, aller à l’école, sauter à la corde et jouer à chat. Pourtant, elles rêvaient de vivre ensemble quelque chose d’unique, de magique, de merveilleux. Quelque chose d’extraordinaire ! Cependant, la vie suivait son cours, ordinaire. L’éclosion des jonquilles, la douceur du vent, le spectacle des étoiles. Et puis un jour, enfin, ce fut l’heure du départ. Leur histoire allait changer.

L’expédition du Mokélé-Mbembé // Voyage de poche // Le grand voyage

Yannick NorY, 400 coups, Montréal, 2019, 40 pages // Séverine Vidal et Florian Pigé, Alice, Bruxelles, 2019, 40 pages // Camille Andros et Julie Morstad, traduit de l’anglais par Marie Ollier, Gallimard, Paris, 2019, 36 pages