L'écrivain au travail: celle qui avait fait de la mort sa vie

Maude Jarry ressemble à une comédienne que l’on engagerait pour jouer une thanatologue dans une série télé mettant en vedette une thanatologue n’ayant pas du tout la tête de l’emploi.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Maude Jarry ressemble à une comédienne que l’on engagerait pour jouer une thanatologue dans une série télé mettant en vedette une thanatologue n’ayant pas du tout la tête de l’emploi.

L’écrivain au travail, c’est Le Devoir qui, dans les prochaines semaines, repart à la rencontre d’écrivains qui gagnent leur croûte grâce à des boulots — en apparence — éloignés de la littérature.

« J’avais besoin de quelque chose de plus concret », se souvient Maude Jarry au sujet de ses études au baccalauréat en écriture de scénario et création littéraire. Quelque chose de plus concret comme quoi ? Quelque chose comme la thanatologie. On ne fait pas plus concret que le corps, on ne fait pas plus concret que la mort.

La conversation, ce jour-là, n’aura à peu près rien de scabreux ou de glauque, contrairement aux préjugés que continue de charrier la profession. Maude Jarry ressemble à une comédienne que l’on engagerait pour jouer une thanatologue dans une série télé mettant en vedette une thanatologue n’ayant pas du tout la tête de l’emploi. Difficile, cela dit, de ne pas sourciller, et de rire, en entendant l’auteure raconter qu’un corps embaumé, conservé dans de bonnes conditions, pourrait rester en bon état au moins six mois, pour peu que « tu gères bien tes moisissures », une phrase à la fois suave et dégueulasse.

Si j’étais un motel j’afficherais jamais complet (Éditions de Ta Mère, 2019), son premier livre, est d’ailleurs ponctué d’emprunts au vocabulaire anatomique (plusieurs occurrences du mot « cavité ») et les élans physiques d’une passion délétère y sont souvent assimilables à des façons de narguer la mort : « je te touchais l’enveloppe épithéliale / voulais passer à travers / caresser ton ectoplasme mouillé / notre amour halo d’anniversaire / on se lâchait pas des yeux ».

Alors, pourquoi la thanatologie ? Maude Jarry grimace, un peu gênée d’avoir été de ceux que la mort fascine de façon pas forcément saine. « C’était une forme de fantasme, oui. J’ai toujours “trippé” sur la période romantique, qui fait quasiment l’apologie du suicide, où on est toujours dans une sorte de sublimation de la mort. »

Elle sourit maintenant, comme attendrie par la candeur de ce qu’elle projetait à l’époque sur le mystère de notre finitude commune. Impossible de conserver pareil rapport à la mort lorsque l’on manipule quotidiennement des corps sans vie. « On est tellement peu en contact avec la mort que c’est facile de l’esthétiser. Les seuls cadavres que j’avais vus, avant, ils avaient été embaumés, maquillés. Je n’avais jamais vu la mort sans artifice. »

Le temps de faire son deuil

On en parle assez, de la mort, Maude Jarry ? Elle fait très théâtralement non de la tête. « On vit dans une société qui, plutôt que d’être proche de ses aînés, proche de ses défunts, a choisi de confier ces tâches-là à des entreprises, regrette-t-elle. Dans un monde idéal, les proches seraient davantage impliqués dans la planification et l’organisation des rituels. » Selon les obligations et règles en vigueur au Québec, « l’exposition du corps d’une personne décédée doit être réalisée par une entreprise de services funéraires et avoir lieu dans un local aménagé ».

Après quatre ans de pratique, la jeune trentenaire quittait donc son emploi en avril dernier, déçue qu’accompagner un défunt signifie d’abord et avant tout accompagner un client. Malgré toutes les raisons qu’invoque l’industrie de la mort afin de faire la promotion de cette pratique en perte de vitesse, un corps peut très bien être pleuré pendant quelques jours sans passer par l’embaumement, explique-t-elle. Pour peu, bien sûr, que l’on tienne immédiatement les rituels souhaités.

« Il y a l’industrie qui veut vendre ses services, mais il y a aussi que l’embaumement a un aspect commode dans notre monde capitaliste. On embaume maman et on lui organisera une cérémonie dans deux semaines, un samedi de préférence, quand tout le monde sera disponible, quand on n’aura pas de travail, quand on aura le temps. Avant, quand une mort survenait, tout s’immobilisait, on prenait soin de nos morts. C’était un long processus. Aujourd’hui, si tu as la chance d’avoir un congé payé, il vaut mieux être prêt à travailler quand tu reviens. »

Rien ne sert d’avoir peur

Souvent, Maude Jarry était appelée d’urgence au salon funéraire afin d’effectuer des « retouches maquillage » sur certaines dépouilles laissant entrevoir un peu de bleu sur les mains (les endeuillés touchent beaucoup les mains d’un mort). Et bien qu’elle compatisse avec ces familles auxquelles la vue d’une ecchymose ou d’une cicatrice rappelle des mois de souffrance — « les corps qu’on reçoit sont maganés », laisse-t-elle tomber en parlant à la fois des avancées réjouissantes de la médecine et des ravages de l’acharnement thérapeutique —, la thanatologue pense que nous gagnerions collectivement à moins avoir peur de tout ce qui évoque notre fin.

« Il y a une normalité qui s’installe quand on travaille quotidiennement avec la mort, c’est sûr, sinon on ne survivrait pas. On ne peut pas chaque fois s’attendrir et se demander ce qu’était le passé de cette personne, car on ne dormirait pas le soir. Mais il y a aussi une normalité qui devrait être plus universelle : c’est quand même bizarre qu’on nous appelle parce qu’une famille capote à la vue d’un bleu sur une main. C’est triste de penser que, dans ces contextes-là, voir une ecchymose, c’est traumatisant. Pour une thanatologue, c’est difficile d’oublier que nos proches seront tous un jour des cadavres et que nous serons tous un jour des cadavres, et je pense que c’est sain. »

Il ne sert, de toute façon, absolument à rien d’avoir peur de la fatalité, dans la mesure où avoir peur, c’est déjà mourir un peu, écrit une certaine poète : « personne m’avait jamais dit / que la peur est un chien pas docile / attaché à une clôture / une fois déchaîné / il détruit tout déchiquette / une série de petites morts / qui finissent sur le bureau du coroner / la peur lâchée lousse tue toute / un téléfilm de morts subites / qui passe tard après l’autopsie / les lundis soirs à Canal D ».