Les adieux du fondateur de la mythique librairie Millenium Comics

En près de trente ans, Jean-Bernard Vidal aura pu observer celui que l’on appelle communément le «geek» sortir de l’ombre dont les quolibets le maintenaient otage.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir En près de trente ans, Jean-Bernard Vidal aura pu observer celui que l’on appelle communément le «geek» sortir de l’ombre dont les quolibets le maintenaient otage.

Impossible de visiter la librairie Millenium Comics, coin Marie-Anne Est et Rivard, sans y passer au moins une heure. Une heure à fouiller les nouveaux arrivages, certes, mais aussi à jaser avec l’équipe, avec les autres clients, ainsi qu’avec Jean-Bernard Vidal, son propriétaire, qui accrochait officiellement sa cape hier, après avoir joué les ambassadeurs de Batman, Superman, Spider-Man et Iron Man pendant près de trois décennies.

À 65 ans, l’homme choisit de se reposer et cède ses superpouvoirs à Alex La Prova et à Oscar Yazedjian, cofondateurs du Comiccon de Montréal et copropriétaires du 1000000 COMIX, une autre boutique de comic books (le terme désigne généralement ces fascicules de bande dessinée consacrés à un superhéros, publiés à intervalles réguliers).

« Ma vie fait en sorte que je ne peux pas autant flâner là-bas que pendant ma vingtaine, mais oui, longtemps, quand j’allais acheter des comics, c’était un exercice de minimum une heure », raconte le chroniqueur, doctorant en sémiologie et animateur du balado Pop-en-stock Jean-Michel Berthiaume.

« Quand tu arrives au Millenium, tu débarques toujours au milieu d’une conversation sur la bande dessinée, qui peut devenir une conversation sur la musique, ou sur la vie. J’ai dû y passer rapidement la semaine dernière — je ne pouvais pas rester plus que dix minutes — et il y avait quelque chose d’obscène dans le fait de ne pas rester plus longtemps. »

Salut Sotiris. Salut Marika. Salut Jean-Michel. Tout le monde, ou presque, est accueilli par son prénom dans ce petit local du Plateau Mont-Royal. Quiconque a fréquenté les boutiques de bandes dessinées, ou les disquaires, ou les magasins de cartes de hockey, sait pourtant qu’un certain snobisme règne souvent dans ces havres pour beaux monomaniaques, où la passion dévorante confine parfois à l’obsession limite sectaire.

« Quand, dans les années 1980, je montais de Sherbrooke à Montréal pour faire ma tournée des comic shops, tu ne pouvais pas parler à ces gens-là et je m’en suis toujours souvenu », confiait Jean-Bernard, quelques jours avant de marcher vers le couchant. « C’est pour ça que ça a toujours été important pour moi d’être parlable. »

Un pont entre les communautés

C’est le 1er août 1991, à Drummondville, que Jean-Bernard Vidal, un Sherbrookois presque biberonné aux publications de Marvel et de DC Comics, fonde la Librairie des superhéros. Faute de masse critique de clients dans le Centre-du-Québec, elle déménage sur la rue Duluth à Montréal en 1994, puis devient, lors de son arrivée sur Marie-Anne Est en 1996, Millenium Comics, une référence au Faucon Millenium deStar Wars (et clin d’oeil à son principal concurrent de l’époque, baptisé Empire). L’échoppe aura depuis conservé le charme d’un espace fécond en rencontres imprévues et informelles, et donc d’autant plus vraies et enthousiasmantes.

« Le monde du comic book shop, avant le Millenium, c’était de prédominance anglophone à Montréal. Jean-Bernard a été le premier à ouvrir une librairie où, même s’il vendait le produit américain, il faisait la part belle à la production franco-belge et à la production locale », souligne le chroniqueur bédé Jean-Dominic Leduc, qui, après avoir officié derrière le comptoir vitré du Millenium, cofondait la Librairie Z dans Hochelaga-Maisonneuve. Marc Jetté, fondateur de la librairie Studio 9 dans Rosemont, est aussi un ancien de Millenium.

« Tenter de créer un pont entre deux communautés, le milieu de la bande dessinée anglophone et francophone, avant le Millenium, à peu près personne ne faisait ça », poursuit Jean-Dominic Leduc, évoquant au passage Yanick Paquette, dessinateur montréalais oeuvrant aujourd’hui pour DC Comics et sa série Wonder Woman, qui a écoulé chez Millenium ses premières publications maison.

« Ouvrir ma propre librairie, c’était en quelque sorte pour moi une façon de poursuivre à ma manière le travail amorcé par Jean-Bernard et de créer comme lui un lieu où le désir de découvrir et de faire découvrir serait ce qu’il y a de plus important, parce que la bande dessinée, c’est malheureusement encore beaucoup une niche. »

Le Professeur Xavier du Plateau

En près de trente ans, Jean-Bernard Vidal aura pu observer celui que l’on appelle communément le geek sortir de l’ombre dont les quolibets le maintenaient otage. Celui et celle, devrait-on écrire. « Dans les années 1980, 1990, une fille entrait dans un comic shop et c’était à peu près comme entrer dans une taverne. Au cours des quinze dernières années, ça a beaucoup changé », lance le libraire au moment précis où — allô, le gars des vues — Marika, une fidèle du Millenium dans la jeune vingtaine, passe la porte.

Dans les années 1980, 1990, une fille entrait dans un comic shop et c’était à peu près comme entrer dans une taverne. Au cours des quinze dernières années, ça a beaucoup changé.

« Le mot geek, tu ne peux plus l’associer à un physique ou à un genre », se réjouit de son côté le libraire Mario Girard, qui demeurera en service. Les nouveaux propriétaires de Millenium disent d’ailleurs vouloir en respecter l’âme, un serment sur lequel l’ancien patron pourra garder un oeil depuis son appartement, situé juste au-dessus du magasin.

Jean-Bernard Vidal, superhéros à sa manière ? « Pour moi, Jean-Bernard, c’est Professeur Xavier », explique Jean-Michel Berthiaume, en convoquant la figure du fondateur de l’école pour jeunes mutants aux pouvoirs surhumains, dans l’univers X-Men. « Le Millenium, ça a été le lieu de rassemblement pour des gens qui avaient des cercles sociaux restreints, et pour qui le Millenium devenait un lieu d’acceptation. Passer du temps au Millenium, ça a été une école aussi importante que mon secondaire. J’ai tellement appris de choses grâce à Jean-Bernard. C’est surtout beaucoup grâce à lui que j’ai appris que j’avais une place dans le monde. »