«Voguer»: danser pour conjurer le sort

À New York, dès les années 1970, la culture du bal et du «voguing» véhicule les espoirs et les revendications, la vitalité et la créativité de la communauté trans et gaie.
Photo: Voguing Masquerade Ball À New York, dès les années 1970, la culture du bal et du «voguing» véhicule les espoirs et les revendications, la vitalité et la créativité de la communauté trans et gaie.

À New York, dès les années 1970, la culture du bal et du voguing, fortement inspirée par la mode et les mannequins, les défilés et les magazines, véhicule les espoirs et les revendications, la vitalité et la créativité de la communauté trans et gaie, principalement afro-américaine et latino-américaine.

En 1990, Jennie Livingston cristallise cette scène en pleine effervescence avec un documentaire devenu culte : Paris Is Burning (à voir sur Netflix). La même année, avec Vogue, Madonna popularise cette danse urbaine auprès du grand public.

Premier titre de la Française Marie de Quatrebarbes chez P.O.L, Voguer est une série de poèmes performatifs qu’on ne peut s’empêcher de lire à voix haute. Portraits de personnes, pour la plupart réelles, il s’agit aussi de prières adressées à des corps en lutte, à des âmes batailleuses, autant d’éloges funèbres prononcés pour des êtres disparus, dont certains sont tout droit sortis de la culture du bal.

« […] la nuit des garçons dansent pour conjurer le sort et faire vivre un désir plus grand / Et ils sont tout à ce désir qu’ils font vivre parce qu’ils ont aspiré les images d’un monde qui les tient à distance. »

Le premier chapitre, peut-être le plus émouvant, porté par une écriture sublime, parfois continue comme la douleur, parfois découpée en vers pour laisser entrer la lumière, est consacré à Venus Xtravaganza. Le jour de Noël, en 1988, l’artiste trans a été retrouvée morte, étranglée, sous un lit du Duchess Hotel.

« Elle portait deux moineaux, les ailes déployées et leurs becs se touchant de part et d’autre de sa poitrine frêle, tissés à même la peau, et elle les défaisait le soir pour recommencer son ouvrage au matin. »

La deuxième partie concerne Pepper LaBeija, décédée en 2003. Probablement la dernière grande figure de la culture du bal, elle fut la deuxième mère de la maison LaBeija : « Une maison est faite pour y vivre. Une maison est une famille pour ceux qui n’ont pas de maison. C’est une réalité quand on n’a pas de famille. C’est comme ça que naissent les maisons, là où une mère accueille les enfants rejetés par leurs parents biologiques. »

Le troisième chapitre est consacré à Thérèse, disparue à l’angle de l’avenue Pasteur et de la rue Magellan un soir d’août 2017. Avec ce portrait contemporain, le seul du livre, il devient pour ainsi dire impossible de reléguer la violence faite aux personnes trans à une époque soi-disant révolue.

Alors que le quatrième chapitre permet à l’auteure de se glisser dans la peau de Ninetto Davoli, l’amant de Pasolini, assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur la plage d’Ostie, la dernière partie prolonge une rencontre fantasmée entre Heinrich von Kleist, écrivain allemand, et Karoline von Günderrode, personnage imaginé par la romancière allemande Christa Wolf.

L’écriture endeuillée de Marie de Quatrebarbes fascine, d’abord par sa capacité d’évocation, mais aussi par son rythme et sa syntaxe, une vélocité qui emporte tout sur son passage. Truffées de références, notamment dans les brefs paragraphes théoriques qui referment chaque chapitre, ses élégies expriment autant d’érudition que de sensibilité, autant de sophistication que d’inventivité.

Au petit écran

Aujourd’hui, les drag queens du monde entier — à commencer par celles de Ru Paul Drag Race — continuent de se référer au voguing et à ses codes abordant avec autant de ludisme que de pertinence les notions de race, de classe, de genre et de sexualité. En 2018, Ryan Murphy, Brad Falchuk et Steven Canals donnaient naissance à Pose, une télésérie captivante se déroulant à New York, à la fin des années 1980, dans le milieu du voguing. Après une première saison plébiscitée par le public et la critique, mais surtout par une bonne partie de la communauté trans, la diffusion de la deuxième saison commençait à FX le 11 juin dernier. On vient d’apprendre que FX renouvelle Pose pour une troisième saison.

Voguer

★★★ 1/2

Marie de Quatrebarbes, P.O.L., Paris, 2019, 144 pages