«Crow»: America de Néandertal

Le style Ian Manook (Manoukian, Braverman, etc.) fonctionne à plein régime.
Photo: Françoise Manoukian Le style Ian Manook (Manoukian, Braverman, etc.) fonctionne à plein régime.

C’est avec les trois improbables enquêtes de Yeruldelgger Khaltar Guichyguinnkhen, commissaire de police à Oulan-Bator en Mongolie, que Ian Manook s’est imposé comme une sorte de comète dans l’univers du polar. L’incandescence de son style, l’exotisme de la trame, le caractère imprévisible de ses histoires, ses personnages et les situations impossibles dans lesquelles il a l’habitude de les placer, tout cela a tout de suite séduit. Il n’y a rien qui se compare à la lecture d’un « Yeruldelgger »…

Puis la série prend fin et on apprend que Ian Manook s’appelle Patrick Manoukian… mais il publie deux romans — Mato Grosso et Heimaey chez Albin Michel — sous son pseudonyme. Jusqu’à ce que l’amorce (Hunter, chez Hugo) d’une nouvelle série, américaine celle-là, paraisse l’an dernier sous le nouveau nom de Roy Braverman. Voici maintenant Crow, l’avant-dernier « opus americana », qui se déroule dans les paysages sauvages de l’Alaska.

Comme le premier volet de la série, celui-ci est extrêmement violent. Un peu comme si, sous la casquette Braverman — laquelle doit être ornée d’un rutilant MAGA —, Manook enfonçait le clou de la violence ordinaire, on découvrira à quel point le prix de la vie humaine est dangereusement à la baisse. C’est que les contrées pourtant magnifiques qu’il nous fait voir sont habitées par des personnages souvent sans âme et sans cerveau facilement comparables à l’image que l’on se fait de l’homme de Néandertal. Dans les montagnes et les forêts entre Fairbanks et Anchorage, on ne semble pouvoir penser qu’un fusil à la main.

L’intrigue se résume à une poursuite en territoire vierge. Celle de Crow et Hunter, rencontrés dans le livre précédent, qui vivent depuis plus de deux ans en autarcie totale au milieu de la nature profonde. Piégés, traqués comme des bêtes sauvages par le FBI, la police locale et quelques vengeurs en mal d’hémoglobine, ils entraîneront tout ce beau monde au milieu de la chaîne des Brooks Range sur la piste d’un trésor hypothétique. Au bout du compte, personne ne s’en sortira vraiment, pas même le lecteur qui aura parfois l’impression de revoir Délivrance, de John Boorman…

Étonnamment, on trouvera ici une série de personnages féminins particulièrement étonnants au milieu du troupeau de mâles hébétés qui les entoure. Fortes, solides, entêtées, la shérif Malkovitch, l’inspectrice Delesteros et Sally la pisteuse professionnelle arrivent à un équilibre précaire mais durable en ce milieu hostile à toute forme d’intelligence et d’esprit. De la même façon, on constatera aussi que les supposés « méchants » sont infiniment plus civilisés que les hommes armés lourdement qui se lancent à leurs trousses sous des prétextes plus ou moins clairs.

Encore une fois, le style Ian Manook fonctionne à plein régime, la surprise et souvent même le plus pur émerveillement attendant le lecteur au détour des chapitres. La façon dont il décrit, par exemple, les habitudes de vie de la faune et la flore des régions sauvages inhospitalières fait presque oublier la violence furibonde qui habite la majorité des personnages qui s’y promènent. Si Manook (Manoukian, Braverman, etc.) a voulu faire la preuve que le fusil n’est pas un très bon modèle de vie, il a encore une fois réussi.

Extrait de «Crow»

[…] la prison est trop douce pour ces salopards. Cette fois, c’est Hunter qui s’arrête brusquement et explose de colère. — Trop douce ? Mais, qu’est-ce que tu connais de ce cloaque qu’est la prison ? Puis il se tait et ils se remettent en marche.

En silence. Longtemps. Hunter reprend alors d’une voix plus calme : — Vous ne savez rien faire d’autre que de vous venger. Votre système est plus violent que les criminels qu’il enferme. Vous concentrez sur ceux que vous condamnez toutes vos haines instinctives, toutes vos craintes irrationnelles, parce que vous avez peur de voir en eux le reflet de vos vengeances.

Pour justifier votre système, vous vous arrangez pour que ceux que vous enfermez finissent par ressembler à l’image que vous vous en faites. Alors ils deviennent à vos yeux des enragés qui ne méritent rien d’autre que des cages à chiens. Des enclos où la loi, au nom de laquelle vous les avez condamnés, ne s’applique pas.

 

Crow

★★★ 1/2

Roy Braverman, Hugo Thriller, Paris, 2019, 365 pages