«Il fallait que je vous le dise»: joindre l’utile au beau

Le livre d’Aude Mermilliod est dessiné avec sobriété, tout en réalisme et en clarté.
Photo: Aude Mermilliod Le livre d’Aude Mermilliod est dessiné avec sobriété, tout en réalisme et en clarté.

Alors que le débat sur l’avortement, que l’on croyait réglé et enterré pour de bon, est redevenu d’actualité chez nos voisins du sud (ce qui ne veut pas dire qu’on est ici à l’abri pour autant), Aude Mermilliod tombe à point avec sa première parution chez Casterman, Il fallait que je vous le dise.

Une prise de parole sensible et touchante, sans grandes effusions, sur le thème de l’avortement avec, en son centre, une rencontre avec l’auteur et médecin Martin Winckler, ici même à Montréal, alors que l’auteure et dessinatrice était venue passer une année au Québec.

Récit à quatre mains, alors ? Oui et non, puisqu’il s’agit, d’abord et avant tout, de la mise en commun de deux histoires avec, comme point de convergence, cette discussion entre une femme qui a dû avoir recours à l’avortement clinique et qui a envie de raconter son expérience et un médecin qui a lui-même travaillé à adoucir, autant que faire se peut, un processus éprouvant pour les femmes. On a donc droit, ici, à deux histoires séparées, racontées en deux temps.

Dans la première partie, Aude Mermilliod nous relate les circonstances qui ont fait en sorte qu’elle a eu à faire ce choix. Une histoire presque banale. Elle est serveuse dans un café à Bruxelles, elle est nouvellement célibataire et, coup de malchance, elle devient une statistique lorsqu’elle apprend qu’elle est enceinte malgré le port d’un stérilet (efficace à 99,4 %).

Et si le choix est totalement évident pour elle, et pour ses proches, il n’en demeure pas moins que cette décision vient avec ses deuils et ses incertitudes, ce qu’elle exprime avec justesse en nous donnant accès à son intimité. Du moins, selon ce que peut comprendre quiconque n’aura jamais à prendre cette décision de toute sa vie.

Dans le second récit, raconté par Martin Winckler, on a plutôt accès au point de vue d’un homme médecin qui a commencé à pratiquer des avortements en France à peu près au moment où l’acte fut légalisé par la ministre de la Santé de l’époque, Simone Veil, au milieu des années 1970.

On assiste donc au cheminement d’un homme qui, malgré ses bonnes intentions au départ, perpétuait un modèle masculin de la pratique de la santé, un modèle infantilisant pour la femme, celle qu’on délivre d’une grossesse mal venue et qui devrait apprendre à faire attention.

C’est dessiné avec sobriété, tout en réalisme et en clarté. On ne révolutionne pas le genre ici, alors que la forme sert le propos de juste manière. Surtout, il est compréhensible qu’Aude Mermilliod n’ait pas voulu risquer de masquer le propos avec une proposition qui se serait voulue éclatée.

Pour toutes ces raisons, Il fallait que je vous le dise nous permet de mieux saisir les subtilités qui entourent une décision marquante pour les femmes qui ont à la prendre et à la porter en elles pendant longtemps. Faire oeuvre utile ? Absolument.

Il fallait que je vous le dise

★★★★ 1/2

Aude Mermilliod, Casterman, Paris, 2019, 163 pages