«Terre»: archéologie de la convergence

L’arrivée de Jacques Cartier dans le village iroquoien de Stadaconé en 1535
Photo: Walter Baker Bibliothèque et Archives Canada L’arrivée de Jacques Cartier dans le village iroquoien de Stadaconé en 1535

Il est étonnant mais symptomatique que le dernier ouvrage collectif de la collection « Archéologie du Québec », publié sous le titre Terre et le sous-titre L’empreinte humaine, ait comme conclusion le texte « Une archéologie de l’anthropocène : la chronique des fins du monde passées ». Le néologisme « anthropocène » y désigne la domination antiécologique récente de l’être humain sur la planète, c’est-à-dire la rupture avec les 12 000 ans précédents !

La conclusion de l’archéologue Julien Riel-Salvatore, qui compte parmi la quarantaine de collaborateurs de l’ouvrage dirigé par Anne-Marie Balac, Christian Roy et Roland Tremblay, révèle que l’archéologie contemporaine, loin de se complaire dans la description nostalgique de vestiges, insiste sur l’évolution qu’ils cachent, sur le questionnement qu’ils suscitent et même sur l’avenir qu’ils prédisent. La contemplation des reliques du passé fait place au déchiffrement des signaux lointains d’une crise ou d’une effervescence.

Par rapport aux perturbations causées par la polluante action humaine, les 12 000 premiers ans de l’évolution géologique de l’actuel Québec étaient caractérisés par un meilleur équilibre de la nature. L’arrivée des Amérindiens sur le territoire remonte au début de cette longue période. Des pointes de flèche découvertes en 2002 et en 2013 en Estrie attestent déjà la présence humaine. De belles illustrations, le plus souvent en couleurs, rendent vivantes les fouilles, comme celles-là, que ne cesse de relater le livre.

Les pages de Roland Tremblay sur les Iroquoiens du Saint-Laurent que Jacques Cartier rencontra entre 1534 et 1542 devant les futures villes de Gaspé, de Québec et de Montréal, mais que Champlain au début du XVIIe siècle ne vit plus, car ils avaient entre-temps disparu, sont particulièrement intéressantes. Apparentés par la langue aux nations iroquoises, notamment à celle des Agniers (que les anglophones appellent depuis longtemps les Mohawks), les Iroquoiens, pense Tremblay, se seraient dispersés.

Compte tenu des spécimens retrouvés de poterie iroquoienne, l’archéologue estime que certains d’entre eux se seraient assimilés aux Hurons dans l’Ontario actuel, d’autres à des bandes de langue algonquienne sur la côte de l’Atlantique. Le livre souligne d’ailleurs l’identité ethnique plurielle et changeante de regroupements d’Amérindiens, en particulier à l’époque de la Nouvelle-France, dans les missions catholiques de la région montréalaise : Kahnawake et Kanesatake.

Les vestiges et artefacts, dans le Vieux-Montréal, du fort français de Ville-Marie (1642-1688) mis au jour pour être exposés en 2017 témoignent des apports européen et autochtone. Au-dessus, les couches de terre superposées, du XVIIe siècle à nos jours, semblent indiquer une discrète mais bouleversante convergence évolutive.

Extrait de «Terre»

Les cultures traditionnelles autochtones sont riches en légendes fondatrices. Dans des versions iroquoiennes, dont celle des Hurons, la Grande Tortue offre sa carapace pour y déposer la terre que le rat musqué est allé chercher au fond de l’eau : cette terre composera le sol d’un nouveau monde, pour Aataentsic, la femme ancêtre tombée du ciel enceinte.

Terre - L’empreinte humaine

★★★ 1/2

Sous la direction d’Anne-Marie Balac, de Christian Roy et de Roland Tremblay, Pointe-à-Callière / Éditions de l’Homme, Montréal, 2019, 200 pages