«SImili»: le grand écart

Dominique Strévez La Salle publie un drame de mœurs aux multiples couches.
Photo: François Couture Dominique Strévez La Salle publie un drame de mœurs aux multiples couches.

Gabriel Mayrand vient de Saint-Silence-sur-la-Lièvre, « l’endroit le mieux désigné du monde pour apprendre dans sa solitude la plus noire le sens profond du mot “cul-de-sac” ». Fils unique de parents séparés — un dentiste et une femme au foyer —, après une maîtrise en anthropologie consacrée à la Chine (où il n’a jamais mis les pieds), il a l’impression de perdre son temps chez Sapio_nex, une firme montréalaise qui vient de décrocher un important contrat pour débusquer, à l’aide de moyens technologiques high-tech, les assistés sociaux qui fraudent le système.

« Généralement, il produisait le peu de résultats qu’on attendait de lui avant l’heure du dîner, ensuite il tombait dans le vortex des médias sociaux, le Grand Scroll où les nouvelles de la Syrie côtoyaient des articles de Vice News sur le bleaching anal au Brésil. » Le reste du temps, il retape discrètement Le cauchemar climatisé d’Henry Miller — comme l’écrivain américain avait lui-même recopié Les frères Karamazov.

Un emploi alimentaire qui, à l’approche de la trentaine, commence à ressembler à un naufrage permanent. Sa relation avec sa blonde, rencontrée pendant la grève étudiante de 2012, à présent une étudiante au barreau qui évoque son désir d’avoir un enfant avec la subtilité d’un Sioux envoyant des signaux de fumée, semble souffrir de la même dynamique. Gabriel, c’est l’évidence, cherche une sortie de secours.

Au cours de sa « traque aux BS », il tombera sur Michelle Lamirande, premier kick et seul véritable amour de sa vie, toujours aussi belle malgré les années et la vie sans cadeau qui a été la sienne — et jamais sortie de Saint-Silence. « Il y avait, il y avait ce qui n’était pas dans lui, ce qui était partout alentour, cette frayeur prémonitoire dans la nuit : il faudrait retourner là-bas. »

Drame de moeurs aux multiples couches, roman existentiel lesté d’un événement tragique subtilement suggéré, Simili, le deuxième titre de Dominique Strévez La Salle, se présente modestement comme un « livre sans prétention factuelle ». Il est bien davantage. Réjouissante critique du monde de l’entreprise ou morceau d’anthropologie sur l’adolescence « en régions » : Simili ratisse large.

Né en 1983 à Buckingham, en Outaouais, Dominique Strévez La Salle enseigne la philosophie dans un cégep de la région de Montréal. Il nous avait donné Le saint patron des backpackers (XYZ, 2015), premier roman réjouissant d’une année sabbatique et initiatique en Europe à la sortie de l’adolescence. Capable d’embrasser autant la comédie que le drame, habile à jongler avec les niveaux de langage et à peindre avec un réalisme un rien critique des milieux socio-économiques que tout semble séparer, Strévez La Salle pratique le grand écart avec la maîtrise d’un acrobate.

Et in fine, le récit à la structure non linéaire du roman, enroulé autour d’un cataclysme central, servira de tremplin au protagoniste pour secouer son immobilisme.

Et pas du tout figé, quant à lui, Dominique Strévez La Salle nous envoie sans faillir des saillies d’intelligence servies par une langue joyeusement agile.

Extrait de «Simili»

Et comme sa mère, il croyait être destiné à de grandes choses ; plus il vieillissait, plus il souffrait d’être aussi banal, en fin de compte. Il enviait les personnes réellement brillantes, trois ou quatre pas devant lui, des artistes ou des érudits avec lesquels il s’était pourtant assis dans les mêmes séminaires aux très longues tables et aux vieilles bordures de chêne, ils et elles qui avaient lu tout l’oeuvre d’un auteur dont Gabriel connaissait à peine le nom, ils et elles qui avaient fait des stages inimaginables en Inde et fondé une coop et publié un livre à succès avant 25 ans.

Simili

★★★★

Dominique Strévez La Salle, XYZ, Montréal, 2019, 279 pages