La littérature immortelle de Makenzy Orcel

Makenzy Orcel publie un livre créé pour éterniser le temps présent.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Makenzy Orcel publie un livre créé pour éterniser le temps présent.

Une boîte de nuit à Calcutta commence dans une boîte de nuit à Calcutta. Makenzy Orcel boit un coup avec son copain-écrivain Nicolas Idier. « On devrait écrire un livre ensemble », propose-t-il tandis que la stéréo martèle une chanson de Rihanna.

Le lendemain, Makenzy Orcel repart à Paris, où il habite. La vie suit son cours. « Tranquille. » Puis, « boum », Nicolas Idier lui envoie un premier texte. Quoi ? « Mais il déconne ? Je plaisantais ! J’ai juste balancé ça comme ça parce qu’on était bourrés ! » Sauf que Makenzy lit le texte. « Je me suis rendu compte que c’était très sérieux. Du coup, ça l’est devenu pour moi. »

Pendant les mois qui suivront, les deux auteurs s’enverront des chapitres par correspondance. « Des messages, des points de vue sur le monde, sur la littérature, sur tout ce que l’on veut. » Ces messages et points de vue sur tout ce que l’on veut deviendront enfin ce livre imaginé, bourrés, dans cette boîte de nuit de Calcutta.

Un livre créé pour rattraper le temps perdu entre deux potes vivant loin l’un de l’autre ? Plutôt un livre créé pour éterniser le temps présent, répond Makenzy Orcel. « Pour éterniser nos lectures, notre amitié, notre amour, nos enfants. Nos folies et nos douleurs aussi. Pour être, pour une fois, dans le vrai. Dans le vrai de nous-mêmes. Pour arrêter de nous cacher derrière les rideaux de la fiction, derrière les masques. »

Pour se montrer tels qu’ils sont, donc. Pour ne pas avoir à en parler davantage par la suite ? Dans un passage, en effet, l’écrivain né à Port-au-Prince demande : « Faut-il rencontrer / connaître l’auteur pour lire / comprendre mieux son livre ? Les lumières cachées, les pièges, les éruptions, les non-dits, est-ce à lui de les expliquer ? »

Il répond lui-même à la question : Non. Pas besoin.

Quand on le rencontre, il répète. Pas besoin. « C’est très tendance aujourd’hui, vous savez. On nous parle de littérature du monde, de littérature francophone, de littérature comparée. Il y a plein de cases. Et l’auteur est souvent LÀ. C’est bien pour les jeunes, pour les lycéens, pour le public. Mais ce n’est pas tout. Le plus important, c’est l’oeuvre. »

Justement, écrit-il à ce sujet, qu’est-ce que Gabriel García Márquez pourrait nous dire de plus sur Cent ans de solitude ? Jacques Stephen Alexis sur L’espace d’un cillement ? James Joyce sur Ulysse ?

« Trop souvent, on oublie les livres pour embrasser l’auteur. Mais si on lit encore Malarmé, Fernando Pessoa, Stendhal, Foucault, je ne sais pas, moi, c’est parce qu’ils nous ont laissé quelque chose. Parce qu’ils ont compris. Parce qu’ils ont raconté. »

Makenzy, lui, raconte dans cette Boîte de nuit à Calcutta que les plateaux de télé, les caméras, ce n’est pas son truc. Qu’un roman, ça prend du temps. Il énumère : il aura mis trois ans pour terminer son Maître Minuit, quatre pour finir L’ombre animale.

« On met des jours et des nuits à écrire un livre, confie-t-il. Et après, on nous demande de défendre tout ça. D’être derrière tout ça. De “faire de la promotion”, de répondre à des questions. Comme si on était des coupables. » Les entrevues, alors, c’est un moment difficile ? « Je pense que je suis mal à l’aise avec le mot “entrevue”. Je préfère les mots “discussion”, “échange”. »

Suprême poésie

Au cours de notre échange, donc, il parlera longuement, entre autres, de son amour de la poésie, qui se glisse dans ce livre. « mer en cavale dans mon sang / regards allés vers quoi encore / d’où ne venait qu’un néant / à remplir d’illusions de secours. »

Car pour Makenzy Orcel, la poésie représente… tout. « C’est une bouffée de chaleur. C’est une gorgée d’eau fraîche quand il fait très chaud. C’est une comète. C’est… comment dire ? Une passante. Qui laisse son parfum. Elle n’est plus là. Elle est déjà partie. Mais le parfum reste. Et ça émeut, et ça remue, et ça donne envie de pleurer, et ça met en colère, et ça donne envie d’aimer, et ça donne envie de détester. Tout de suite, ça déclenche quelque chose. »

Comme il a déclenché les discussions avec Les immortelles, son premier roman à l’impact immense. Un récit dédié aux femmes prostituées de Port-au-Prince, paru en 2010 à Mémoire d’encrier. « Pour dire ça de la façon le plus modeste possible, c’est un livre qui a déplacé le regard de certains jeunes. Non pas sur la prostitution, car c’est très vaste, mais sur les conditions de vie dans lesquelles ces femmes existent, évoluent. »

Et ça, pour un écrivain, c’est gigantesque. Car les écrivains, rappelle celui qui l’est, « ne sont pas des juges ou des avocats ». « Nous sommes là pour vous dire d’arrêter de vous regarder le nombril. Parce qu’il y a le dehors, aussi. Et dehors, il se passe plein de choses. Il y a tant de romans-fleuves dehors. De regards… »

Justement, nous raconte-t-il, il vient de croiser un homme. Il l’a regardé. Il l’a « comme tétanisé ». « Je suis tombé sur lui. Il traversait la rue. J’ai senti dans ses yeux des milliers de mers d’océans de peine, d’angoisse de désespoir… »

Faire oeuvre utile

Montréal, Makenzy Orcel connaît bien. Il y a longtemps vécu. « Rue de Bullion », spécifie-t-il. Un de ses souvenirs les plus marquants, il le raconte d’ailleurs dans son livre. C’est l’émerveillement ressenti à la vue des cols bleus chargeant la neige dans des camions.

« C’est fascinant, quoi ! Comment c’est tellement utile ! Servir les gens. Nettoyer une ville. Faire en sorte qu’elle reste belle, propre. Même si ça peut être douloureux, que c’est l’hiver, le geste, je l’ai trouvé tellement beau. Il me manque encore. »

Il lui manque, dit-il, car il le rassurait. Le rassurait dans ces moments où il était pris du désir de vouloir arrêter d’écrire. Quand il se demandait : « Mais qu’est-ce que tu fous là, Makenzy ? »

« Surtout que je viens d’Haïti, un pays fragilisé, avec une histoire de dingue. Quand on regarde tout ce qui se passe, les inégalités sociales, ceux qui ont tout et d’autres qui n’ont rien, les enfants qui crèvent la dalle, quoi, et d’autres qui jettent la nourriture, je me dis que c’est injuste. Est-ce que je ne pourrais pas être plus utile ? »

Il pose la question, mais en même temps… « La littérature permet aussi de montrer ces choses. De dire aux gens que le monde, c’est ça. Il faut avoir le courage de le regarder. Le courage d’être là. » Et ça aussi, c’est tellement utile.

Une boîte de nuit à Calcutta

Makenzy Orcel et Nicolas Idier, Éditions Robert Laffont, Paris, 2019, 306 pages