L’écrivain au travail: la poète qui enseigne à lire et à écrire

Sa classe est vide en cet après-midi, mais Noémie Pomerleau-Cloutier parle des participants à l’Atelier — qui offre aux adultes analphabètes et peu scolarisés l’occasion d’apprendre à lire, à écrire, à compter et à communiquer — comme s’ils étaient là.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sa classe est vide en cet après-midi, mais Noémie Pomerleau-Cloutier parle des participants à l’Atelier — qui offre aux adultes analphabètes et peu scolarisés l’occasion d’apprendre à lire, à écrire, à compter et à communiquer — comme s’ils étaient là.

L’écrivain au travail, c’est Le Devoir qui, dans les prochaines semaines, repart à la rencontre d’écrivains qui gagnent leur croûte grâce à des boulots — en apparence — éloignés de la littérature.

Sur le bureau de Noémie Pomerleau-Cloutier, un petit Post-it jaune sur lequel une bienveillante collègue a inscrit cinq mots que la formatrice en alphabétisation populaire prononce rarement. Trop rarement. « Non » et « Je ne sais pas ». « J’essaie de les utiliser, mais c’est encore très dur », laisse tomber, en soupirant, celle qui travaille à l’Atelier des lettres, dans le quartier Centre-Sud de Montréal, depuis 2013. Si le véritable altruisme est une denrée rare, il est visiblement chez Noémie Pomerleau-Cloutier une surabondante richesse menaçant sans cesse de se transformer en fardeau intime.

Sa classe est vide en cette fin de jeudi après-midi, mais notre hôte parle des participants de l’Atelier — qui offre aux personnes adultes analphabètes et peu scolarisées l’occasion d’apprendre à lire, à écrire, à compter et à communiquer — comme s’ils étaient encore là, comme s’ils ne la quittaient vraiment jamais.

Ils ont de 22 à 83 ans et ont tous en commun d’avoir eu des « vies rough » ainsi que d’avoir été « blessés par le système scolaire ». « L’école valorise une seule forme d’intelligence, dit Noémie Pomerleau-Cloutier, qui le déplore. Le système est fait pour des gens qui réussissent bien quand ils sont assis et qu’ils apprennent par coeur. »

La proverbiale rigidité de ce système, c’est aussi la raison pour laquelle la poète a choisi de quitter la Commission scolaire de Montréal où elle enseignait en francisation des nouveaux arrivants, après avoir fait un baccalauréat en enseignement du français langue seconde.

« Il n’y a pas de place pour la créativité dans le système ! Tu te fais dire par ton boss, qui veut ton bien : “Noémie, c’est pas ta job d’appeler Immigration Canada pour lui signaler que, sur la carte de résident d’un de tes étudiants, c’est écrit qu’il est Mexicain alors qu’il est Colombien.” Sauf que, si on ne fait rien, quand il va sortir du pays à Noël, il ne pourra pas revenir ! Qui va appeler Immigration Canada si le travailleur social est là juste une fois par semaine ? »

L’outil de l’empathie

Enfant, Noémie Pomerleau-Cloutier a accompagné ses parents lors d’un séjour de coopération au Congo et a elle-même été coopérante au Togo et en Guinée.

Mais c’est au Japon, où elle se rend enseigner l’anglais, qu’éclate en elle une compassion irréversible pour quiconque avance dans cette relative noirceur qu’est l’analphabétisme, dont elle fait rudement l’expérience. « En 2001 et 2002, il y avait encore peu d’anglais au Japon. Disons que tu l’apprends rapidement, le symbole qui veut dire toilettes. »

Elle pointe au mur de son bureau une affiche vintage sur laquelle est écrit « Boulevard des rêves brisés » (ça ne s’invente pas). « Les gens lettrés ne comprennent pas à quel point c’est un privilège de pouvoir lire “Boulevard des rêves brisés” sans même avoir à y réfléchir. » Sonpremier recueil, Brasser le varech (La Peuplade, 2017), était d’ailleurs, en quelque sorte, le récit de l’apprentissage d’une langue, celle des arbres et du bois auquel appartenait son défunt père, un ingénieur forestier.

Les gens ont peur de la poésie, parce que c’est une forme littéraire encore associée à l’élite, mais dans son essence, c’est une des formes les plus libres !

Elle le dit du bout des lèvres, de peur d’avoir l’air de celle qui se félicite : côtoyer les participants de l’Atelier des lettres aiguise chaque jour son empathie, un outil précieux pour la poète qu’elle est. Même si elle n’écrit pas sur eux, c’est toujours avec leurs histoires en elle qu’elle écrit. « Notre monde manque de douceur », répétera-t-elle à quelques reprises.

« Je le faisais avant, sur les réseaux sociaux, détruire l’argumentaire de quelqu’un en utilisant sa méconnaissance de l’orthographe ou de la grammaire. Maintenant, ça me révolte. Même si je vois un commentaire choquant, un commentaire raciste, par exemple, je ne sais pas ce que ça a pris comme courage à cette personne-là pour s’exprimer. Je préfère écrire : “Ça n’a pas de bon sens, ce que tu dis, ce n’est pas vrai”, plutôt que de la ridiculiser. Ce n’est pas parce qu’une personne ne sait pas bien écrire qu’elle est niaiseuse. »

La poésie de l’apprentissage

Qu’ont en commun les poètes Jean-Paul Daoust, Jean-Christophe Réhel et Érika Soucy ? Ils ont tous déjà rendu visite aux participants de l’Atelier des lettres. Afin de ne pas réveiller en eux le traumatisme de l’école et de ses règles strictes, l’Atelier multiplie les stratégies pour qu’apprendre ne soit pas scolaire. Parmi celles-ci : la poésie.

Mais demander à des gens qui peinent à écrire des phrases simples de jouer les Rimbaud, n’est-ce pas comme demander à quelqu’un qui n’a jamais fait de vélo de chevaucher une Harley Davidson ?

« Les gens ont peur de la poésie parce que c’est une forme littéraire encore associée à l’élite, mais dans son essence, c’est une des formes les plus libres !, rappelle Noémie Pomerleau-Cloutier. Pourquoi ne pas apprendre à écrire le mot “émotion” en l’écrivant dans un poème ? »

Ça ressemble à quoi, une séance d’écriture poétique à l’Atelier des lettres ? « Je peux poser aux participants une question du genre : C’est comment, au bureau de l’aide sociale ? Ils me répondent : “C’est pas beau, les chaises sont attachées par terre.” Est-ce qu’on se sent bien sur ces chaises-là ? “Non, on est angoissés.” Puis je leur demande quelle image on pourrait créer pour rapprocher les chaises et l’angoisse. Et ils sont tellement bons ! Ils me sortent des affaires des fois ! »

Des affaires magnifiques comme Un jour au bureau de l’aide sociale, un poème inspiré d’Un jour au bureau du bs de Patrice Desbiens : « je suis un numéro / extra pauvre / attacher mes angoisses / sur une chaise inconfortable / questions insoutenables / j’ai même pas le droit au silence / dans un formulaire pesant / un fonctionnaire joue à pile ou face / avec mon frigo ». Le poème est triste, et pourtant, avec raison, la poète sourit.