«Théorie de la dictature»: l’avertissement de George Orwell

Michel Onfray, philosophe, essayiste, hédoniste, adepte de Nietzsche
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Michel Onfray, philosophe, essayiste, hédoniste, adepte de Nietzsche

Michel Onfray, célèbre philosophe et essayiste français, hédoniste et athée notoire, adepte de Nietzsche et d’Épicure, propose dans son nouvel essai, Théorie de la dictature, une lecture novatrice et actuelle de l’univers totalitaire de George Orwell.

Écartant la référence évidente et mille fois remâchée à la surveillance constante et à la réduction de la vie privée insinuée par Big Brother, Onfray pose l’hypothèse que 1984 et La ferme des animaux permettent de concevoir toutes les formes de dictature, y compris celle de l’idéologie néolibérale, portée par une vision capitaliste et insatiable du progrès, au mépris de la nature, de la liberté et de la vérité.

Contrairement à la lecture classique de l’oeuvre, qui inscrit la pensée d’Orwell dans un refus de l’absolu totalitaire que supposaient les régimes fasciste et staliniste, le philosophe rappelle que ses desseins demeuraient résolument socialistes, fermés à la conception américaine de la réussite, ancrés dans les révoltes et les injustices qui incombaient aux laissés-pour-compte — cette classe prolétaire devenue moyenne, bercée par une illusion de privilèges et de succès.

Onfray propose donc, à partir des postulats au coeur de l’univers dystopique de 1984, sa propre théorie de la dictature. Il dégage sept pistes nécessaires à l’instauration d’un tel régime, sept préceptes expansionnistes et liberticides qui, selon lui, existent sous une forme ou une autre aujourd’hui dans le monde occidental : la destruction de la liberté ; l’appauvrissement de la langue ; l’abolition de la vérité ; la suppression de l’histoire ; la négation de la nature ; la propagation de la haine ; et l’aspiration à l’Empire.

Bien qu’Onfray appuie son analyse majoritairement sur la construction, la justification et la naissance de l’Union européenne, sur son mépris de la souveraineté et sur sa volonté expansionniste, cette dernière s’applique à toute l’organisation et à toutes les institutions occidentales, de la glorification du profit au détriment des droits, en passant par l’altération du pouvoir de la majorité. Les parallèles intrigants sont légion dans cet essai pessimiste qui compare toute forme de révolution à une passation de pouvoir et associe le capitalisme à une forme de propagande visant à nier la complexité de l’expérience humaine.

Mais les idées de l’auteur se construisent parfois en contradiction avec la liberté qu’il défend. Car Onfray, en digne candidat à l’Académie française, dénonce, entre autres, les réseaux sociaux et l’ouverture des tribunes, la féminisation des mots, la disparition de l’intellectuel, la théorie des genres, le transhumanisme et la voix croissante des minorités qui réduiraient à néant les véritables combats sociaux.

Son argumentaire restreint n’outrepasse jamais la désolation du constat subjectif et semble davantage appartenir à un homme défaitiste et nostalgique qui craint de voir la modernité lui glisser sous les pieds qu’à un grand penseur. Intéressant, mais inachevé.

Théorie de la dictature

★★★

Michel Onfray, Robert Laffont, Paris, 2019, 234 pages