«La vie vagabonde»: sur la route

Le livre de Lawrence Ferlinghetti porte magnifiquement la marque d’un engagement politique et poétique.
Photo: Christopher Michel Le livre de Lawrence Ferlinghetti porte magnifiquement la marque d’un engagement politique et poétique.

C’est une légende vivante des lettres américaines.

Né en 1919, dans l’État de New York, d’une famille d’immigrés juifs séfarades d’origine italo-portugaise, très tôt orphelin de père et de mère, Lawrence Ferlinghetti sera confié à une tante qui va l’emmener en France à l’âge de deux ans.

De retour aux États-Unis, gouvernante dans une famille riche, cette tante va mystérieusement disparaître en laissant l’enfant à sa charge. Comme il est né un pied en l’air, pour ainsi dire, le reste de sa vie prend des airs de mouvement perpétuel.

Ainsi, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, il soutenait le débarquement de Normandie, tenant la barre d’un chasseur de sous-marins de la marine américaine — « Nous étions si jeunes, mais ne le savions pas, et nous étions aux commandes d’un navire. »

Peu de temps après, à l’autre bout du monde, il visitait Nagasaki dévastée par l’arme nucléaire.

Résolument à gauche

Ces expériences fondatrices sont venues alimenter un engagement résolument à gauche. Après la guerre, grâce au G.I. Bill, Ferlinghetti passera ensuite quatre ans à Paris, le temps de boucler un doctorat en littérature comparée à la Sorbonne.

Au retour, on le retrouvera vite à San Francisco, en Californie, aux commandes de City Lights, librairie qu’il a fondée avec Peter D. Martin, en 1953, sur Columbus Avenue.

Ce lieu rapidement devenu mythique — qu’évoque, entre autres, Jacques Poulin dans Volkswagen Blues —, est calqué sur le modèle de la mythique librairie Shakespeare & Co, à Paris, de son ami George Whitman.

À la librairie City Lights, qui a toujours pignon sur rue à San Francisco, viendra vite se greffer une maison d’édition, où Ferlinghetti publiera la plupart des poètes de la Beat Generation — tout en se défendant d’appartenir au mouvement —, Ginsberg, Kerouac, William Burroughs, mais aussi Bukowski, Genet, Pasolini et Chomsky.

Ferlinghetti a beaucoup voyagé, et c’est peu dire. Il l’a fait tour à tour comme soldat, étudiant, militant, poète ou éditeur, en prenant part à des événements littéraires, à la recherche de quelque auteur ou d’un chef-d’oeuvre inconnu à publier chez City Lights Books. En témoigne aujourd’hui La vie vagabonde, ses fascinants « carnets de route » des années 1960 à 2010.

L’Américain, qui ne s’est jamais considéré comme un membre du mouvement beat, avait accumulé une somme impressionnante de journaux de voyage, qu’il utilise pour ratisser le paysage : « Peut-être vais-je découvrir quelque chose », écrit-il. À cet effet, le titre original ne ment pas : Writing Across the Landscape — écrire à travers le paysage.

Un livre, explique-t-il, qui présente des « monologues intérieurs » qui s’inscrivent dans la tradition des voyages de Goethe et de D. H. Lawrence en Italie. Des « pages péripatétiques » qu’il avait écrites pour lui seul en n’ayant jamais songé à une éventuelle publication, dans lesquelles on le suit en Amérique latine, en Afrique du Nord, sur le Transsibérien, à Paris en mai 1968. On le retrouve ainsi en vadrouille avec Jack Kerouac dans les rues de New York en 1960, tout nu sur une plage de Saint-Tropez en compagnie de l’écrivain Albert Cossery (et de quelques jolies femmes).

Dans une prison américaine après une manifestation contre la guerre du Vietnam. Fumant du kif à Tanger avant de frapper à la porte de Paul Bowles. Se promenant à Cuba un an après la révolution pour en mesurer les effets.

À Marrakech, où son regard est frappé par « des chevaux qui ne sont jamais allés chez le dentiste ». Accueillant les « béatitudes visuelles mexicaines » qui s’offrent à lui — le Mexique étant de loin le pays qu’il aura le plus visité au cours de sa vie.

Un monde libre de tyrans ?

Dans l’Espagne de Franco, un séjour de trois mois lui inspire des observations sur le régime dictatorial. À Lisbonne, un jour de 1965, il se demande : « Pourquoi le monde ne peut-il être libre de tyrans, pourquoi ne peuvent-ils tous être libres ? Partout autour les gens marchent avec des visages sérieux et fermés au lieu de rire aux éclats comme des Fous du Zen ; tous suspicieux, ayant peur des étrangers et des uns les autres… »

Qu’il soit à Big Sur, Milan, Harbin, Pompéi ou Oaxaca, la parade est la même. Partout, toujours, Ferlinghetti promène son regard de poète et d’anarchiste, critique permanent de la « Coca-Colonisation du monde » qui s’étonne de ce que les États-Unis aient fini par incarner le « cauchemar climatisé » entrevu par Henry Miller.

Sous les anecdotes, la confession, le mouvement, les rencontres, La vie vagabonde porte magnifiquement la marque d’un engagement politique et poétique.

Voilà des carnets que l’on peut dévorer à toute vitesse ou savourer à petites gorgées, qui nous font penser à cette phrase de Saint-Denys Garneau : « Je suis un peintre qui promène ce qu’il est parmi ce qu’il y a. »

Extrait de «La vie vagabonde»

Nous quittons San Francisco pour Santiago, ma femme Kirby et moi, retrouvons Allen [Ginsberg] et changeons d’avion à Panama, en pleine nuit, sans rien voir d’autre que l’aéroport qui fait penser à une gare routière. Mon corps a transité par ce Canal il y a une quinzaine d’années à bord d’un navire de transport de troupes de l’U.S. Navy, en route pour l’occupation du Japon…. En tant que navigateur, j’ai débarqué au Bureau hydrographique de la Marine pour récupérer des cartes, ai poussé les portes battantes des bars sur le chemin du retour au navire, tout juste réussi à remonter à bord avant que le bateau quitte le Canal….

La vie vagabonde

★★★★

Lawrence Ferlinghetti, édition établie par Giada Diano et Matthew Gleeson, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Seuil, Paris, 2019, 600 pages