«Précis de survie hors de l’eau»: fantaisie d’une fuite

Sous le prétexte du thriller, l’écrivaine parvient à interroger les inégalités et les présomptions liées aux genres, la peur de l’autre, l’élan et les dérives spirituelles, la souveraineté de la nature ainsi que la force de l’exil.  
Photo: Tête Première Sous le prétexte du thriller, l’écrivaine parvient à interroger les inégalités et les présomptions liées aux genres, la peur de l’autre, l’élan et les dérives spirituelles, la souveraineté de la nature ainsi que la force de l’exil.  

Dans un hameau en Toscane, au milieu des années 1970, une fillette née un jour de déluge vit sous l’emprise de l’étranger, un garçon sadique et manipulateur, dont la cruauté prend racine dans des lubies ésotériques causées par un deuil prématuré.

Sous sa main impitoyable, les animaux de la forêt sont pris en chasse et soumis à la violence des eaux. Lorsque les bambins du village commencent à disparaître, la petite Rosi n’a d’autre choix que de se volatiliser aussi, loin du péril et de l’effroi.

Quelques décennies plus tard, après une nuit d’amour fusionnel, Rosi et Laurier se réveillent dans le corps l’un de l’autre. À la fois terrifiés et intrigués, les deux amants doivent apprendre à vivre et à se conformer à ces nouvelles apparences inconnues et discordantes et aux attentes qu’elles suscitent, un choc qui éveillera des fantômes depuis longtemps enfouis et provoquera des décisions bouleversantes.

Au premier abord, la prémisse saugrenue du roman Précis de survie hors de l’eau éveille le scepticisme, si ce n’est le sarcasme. C’est sans compter la rigueur de Dominique Nantel, docteure en génétique moléculaire, dont l’imaginaire se construit avec le méthodisme d’un raisonnement scientifique pour faire cohabiter fantaisie et cohérence avec panache.

Sous le prétexte du thriller, l’écrivaine parvient donc à interroger les inégalités et les présomptions liées aux genres, la peur de l’autre, l’élan et les dérives spirituelles, la souveraineté de la nature ainsi que la force de l’exil.

Les deux trames présentées en parallèle, bien qu’inégales et parfois un peu emphatiques, demeurent empreintes d’un mystère omniprésent, exacerbé par une panoplie de personnages tous plus intrigants et denses les uns que les autres.

Leurs souvenirs sombres et brumeux, révélés au compte-gouttes, forment une intrigue psychanalytique envoûtante. Une parfaite lecture estivale !

Extrait de «Précis de survie hors de l’eau»

Des « étrangers », le mot brille d’un éclat lumineux pour la petite. Elle habite via Faentina, une route de campagne qui relie Borgo San Lorenzo à Florence. La mince bande de goudron trace une frontière entre le blé et les tournesols, entre elle et le voisin d’en face. Pour les habitants du bourg, elle fait partie des gens de l’autre bord du pont. À chaque frontière, son petit mépris. La petite ne veut être ni d’un bord, ni de l’autre, l’été s’étire, lourd et suffocant, elle n’a qu’un désir : se baigner. Pas la peine d’y songer, sa mère le lui interdit. Boa paresseux qui creuse son lit mouillé dans la vallée, la Sieve coule inoffensive près de chez elle. Elle doit s’en méfier, lui répète Angela sur tous les tons, depuis sa naissance l’animal l’a à l’oeil, prêt à bondir pour l’avaler.

Précis de survie hors de l’eau

★★★

Dominique Nantel, Tête Première, Montréal 2019, 353 pages