Sombres héros mexicains

La Française Florence Cassez dans sa cellule au Mexique, en 2008
Photo: Ronaldo Schemidt Agence France-Presse La Française Florence Cassez dans sa cellule au Mexique, en 2008

On aimerait croire que les clichés sur la société mexicaine relèvent d’un persistant malentendu, que la violence faite aux femmes n’y est pas endémique. Que la corruption de la justice n’y est pas généralisée et que l’argent ne mène pas le monde.

Mais la réalité, hélas, est souvent conforme aux statistiques. On peut croire que le réel y tient davantage des romans de Paco Ignacio Taibo II ou des machinations du Cartel de Don Winslow que du réalisme magique d’un Juan Rulfo.

Et la réalité y prend parfois des airs de vaudeville, sans jamais faire sourire personne.

À preuve, prenons le dernier « roman » de Jorge Volpi. Né en 1968, chef de file de la « génération du crack » et l’un des écrivains les plus importants de la nouvelle génération littéraire latino-américaine, Volpi a reçu en 2018, en Espagne, le prestigieux prix Alfaguara pour Un roman mexicain. L’affaire Florence Cassez.

Florence Cassez est cette Française qui a passé sept ans en prison au Mexique pour une histoire d’enlèvement. Arrêtée le 9 décembre 2005, clamant de toutes ses forces son innocence, elle a été accusée de kidnapping en série — un véritable fléau au Mexique — avant d’être condamnée à… 96 ans de prison. Son ex-compagnon, Israel Vallerta, a été accusé d’être le chef d’une bande criminelle et d’avoir perpétré dix enlèvements et un meurtre.

Dans cette « investigation personnelle et littéraire » de l’affaire Cassez, Volpi a composé un roman documentaire, ou « roman sans fiction » comme il le revendique, dans lequel il explore les failles béantes du système judiciaire mexicain, gangrené par une « corruption abyssale ».

Après une crise diplomatique entre la France et le Mexique, soutiensinternationaux, intervention directe du président français Nicolas Sarkozy, la jeune Française a finalement été libérée pour vice de procédure au bout de sept ans.

Ce que Volpi veut nous faire comprendre, au-delà de l’anecdote, c’est qu’au pays de Carlos Slim, la réalité la plus sombre rejoint souvent la fiction la plus extravagante. À ce jeu, les policiers et le système de justice mexicains semblent être de vrais virtuoses.

Humour noir

Pour l’illustrer, l’écrivain rapporte une blague à l’humour particulièrement noir. Un concours est organisé entre le FBI, le Mossad et un membre de l’Agence fédérale d’investigation mexicaine (AFI) pour déterminer quel est le policier le plus efficace du monde. Il s’agit de trouver et de ramener le plus rapidement un lapin lâché dans la ville. L’agent du FBI, après avoir relevé les empreintes du lapin, revient avec l’animal deux heures plus tard. Le public applaudit. L’agent du Mossad enquête, attrape le lapin et le ramène au bout d’une heure. Concert d’applaudissements.

L’agent de l’AFI part sans se presser et revient un quart d’heure plus tard avec un éléphant qu’il tient par la trompe. Paniqué, en larmes, couvert de plaies et de blessures, l’éléphant avoue tout : « Je suis un lapin, je suis un lapin, je suis un lapin. »

Récits d’« enlèvements express » et de séances de torture par les policiers pour soutirer des aveux, interviews avec les protagonistes de « l’affaire », examen des preuves, rencontre avec Florence Cassez en 2017, l’écrivain mexicain tente d’y démonter une « fiction méticuleusement forgée par l’AFI, une force de police convertie, pour obtenir l’effet escompté, en une compagnie de théâtre ». Avec ce récit implacable, Volpi souhaitait « donner une forme littéraire au chaos de la réalité ». Et c’est réussi.

Nuances plus sombres

Sans transition, La saison des ouragans, deuxième roman de Fernanda Melchior, née en 1982 à Veracruz, explore à sa manière une autre face d’une même réalité toute crue. Dans un flux narratif à la structure complexe et tournoyante qui multiplie les nuances sombres, Fernanda Melchior esquisse un panorama de misère morale qui ne peut que nous ébranler.

 

À la lisière du village de La Matosa, quelque part au Mexique, le corps de la Sorcière, moitié guérisseuse et herboriste et moitié prostituée bénévole, a été retrouvé sans vie dans un canal d’irrigation. Remontant le cours de ce qui ressemble à un meurtre, Fernanda Melchior donne vie à une série de personnages dont chacun semble posséder une partie de la vérité.

Mais on y croise aussi Norma, une adolescente de 13 ans tombée enceinte, qui a fait une fausse couche après avoir avalé une potion de la Sorcière, avant d’enterrer le fruit de ses entrailles derrière la cahute de l’homme moustachu avec qui elle vit comme une petite épouse.

Saignements et fièvre vont la mener à l’hôpital où, attachée à un lit, on essaie de lui faire avouer qui est responsable de son état.

Violence, drogue, misogynie, oisiveté s’y dilatent sous une chaleur écrasante, prélude mortel à la saison des ouragans.

Des séquences littéraires sordides, destins d’hommes ou de femmes emportés par le souffle et la plume de Fernanda Melchior. Une perle noire.

Extrait de «Un roman mexicain: L’affaire Florence Cassez»

Il me semble que l’affaire Vallarta-Cassez, comme la plupart des affaires criminelles mexicaines, préfigure le concept si répandu aujourd’hui de « post-vérité » — terme aussi élastique qu’inconsistant. S’il existe une post-vérité, il faudrait la considérer comme la conjoncture dans laquelle les puissants mentent, de manière systématique, sans que leurs mensonges gênent qui que ce soit, et sans que l’on fasse encore la distinction entre vérité et mensonge. Au Mexique, nul ne semble s’alarmer du fait que l’AFI, la police fédérale et la PGR — rappelons qu’il s’agit du Ministère public — aient menti à plusieurs reprises ou aient combiné cet amalgame de vérités et de fictions que nous avons appelé le montage ou la mise en scène.

Un roman mexicain: L’affaire Florence Cassez

★★★ 1/2

Jorge Volpi, traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli, Seuil, Paris, 2019, 384 pages

La saison des ouragans

★★★ 1/2

Fernanda Melchior, traduit de l’espagnol par Laura Alcoba, Grasset, Paris, 2019, 288 pages