«Sombre secret»: au-delà du roman frisson

Carole Tremblay met en lumière les répercussions que peuvent avoir les gestes d’hier sur les générations suivantes.
Photo: Delphie Côté-Lacroix Carole Tremblay met en lumière les répercussions que peuvent avoir les gestes d’hier sur les générations suivantes.

Martha vient tout juste d’emménager à Saint-Ouen avec sa mère Christina. Ce village reculé et sans intérêt pour l’adolescente regorge pourtant — et comme tant d’autres patelins — d’histoires familiales, de souvenirs enfouis, de mensonges camouflés, de trahisons et d’autres nébuleux racontars. C’est ainsi, de petits bouts de papier anodins trouvés dans son casier en lettres de menaces — dans lesquelles on accuse sa famille d’avoir commis un crime —, que Mathilde se voit plongée dans un sombre passé familial.

Si les éditions La courte échelle brillent d’une riche diversité depuis leur refonte en 2015, la dynamique collection « Noire », lancée en 2016, participe grandement de la qualité de la maison. Avec Sombre secret, l’auteure et directrice littéraire Carole Tremblay enrichit à son tour le catalogue.

Dans un suspense fort en actions, saupoudré de quelques gouttes de sang, d’effroi, de haine, mais aussi d’entraide et d’amitié, Tremblay va plus loin que la simple mise en scène d’une histoire frisson. Les missives reçues par Martha la mènent en fait sur un chemin tortueux sur lequel se pose une vieille dame, Madame Langlois, qui attribue la mort de sa fille survenue il y a plusieurs années à Roger Sirois, grand-père de l’adolescente.

Sa version, pleine de rage et de rancoeur, sera entendue, tout comme celle de Christina, bouleversée par ce passé qui refait surface. La lourdeur du secret enfoui depuis tant d’années prend ainsi des proportions gigantesques menant à des actes irréfléchis, commis sous le coup de l’émotion.

Par le truchement de personnages entiers, crédibles, portés par une même soif de vérité ou de mensonge, Tremblay explore ainsi différentes questions morales. Est-il préférable de mentir pour protéger les proches, et ainsi leur éviter peine et douleur ? Ou alors de se faire vengeance en déterrant le passé ? La force du récit réside dans cette réflexion ouverte.

Effet domino

Il n’y a donc pas nécessairement ici de bons ou de méchants, de bien ou de mal, seulement des gens blessés qui agissent par souffrance ou par amour. Mais, au-delà de cet état de fait, l’auteure met en lumière les répercussions que peuvent avoir les gestes d’hier sur les générations suivantes. Madame Langlois, endeuillée, n’a jamais accepté la mort tragique de sa fille.

Femme aigrie, aveuglée par la rage, elle vit dans le passé, déversant sa peine sur sa petite-fille Émilie, qui s’embarque, à regret, dans cette folle histoire. Le silence de Christina a aussi des conséquences sur sa fille Martha, qui sera directement touchée et affectée par ce souvenir.

Tout ce questionnement moral est porté avec délicatesse par une écriture limpide et un ton respectueux de la douleur de chacun, tantôt tendre et posé, tantôt brusque et tranchant, mais toujours senti. Le texte est par ailleurs sillonné de différents modes de communication — dialogues, lettres manuscrites, clavardage, en plus des illustrations atmosphériques de Delphie Côté-Lacroix —, lesquelles ont pour effet de dynamiser la lecture tout en épousant le rythme cadencé de l’intrigue. Sombre secret offre au final un savant dosage de tout ce qui fait honneur au genre.

Extrait de «Sombre secret»

Allongée dans le sous-bois, Martha frissonne. La nuit commence à tomber et elle n’est pas habillée très chaudement. Quand elle est partie de chez elle, le soleil brillait et il faisait encore très chaud pour la saison. Le moment où William et elle sont montés sur leurs vélos en riant lui semble maintenant appartenir à un passé très lointain. Elle est toujours sous le choc de sa découverte. Leur ravisseuse est une femme de l’âge de leur grand-mère. Où trouve-t-elle la force de porter ainsi des adolescents presque aussi grands qu’elle ? Et dans quel but ?

Sombre secret

★★★ 1/2

Carole Tremblay et Delphie Côté-Lacroix, La courte échelle, Montréal, 2019, 240 pages