«Sabrina»: rien ne vous effacera jamais de la mémoire du Web

«Sabrina», de Nick Drnaso, est le premier roman graphique de l’histoire à se retrouver en lice pour le prix Booker.
Photo: Nick Drnasso «Sabrina», de Nick Drnaso, est le premier roman graphique de l’histoire à se retrouver en lice pour le prix Booker.

Imaginez ce grand vide qui suit la plupart des ruptures amoureuses. Celui des estomacs qui vomissent leur bile à l’idée d’un corps voguant vers un autre, comme le font les âmes par métempsychose. Remplissez ce vide de la paranoïa qui dope les sentiments à la jalousie et à la hantise que « quelqu’un, quelque part, puisse être heureux », comme le disait le polémiste H.L. Mencken.

Dites-vous maintenant que votre condition est encore favorable, malgré le déjeuner que vous venez de renvoyer. En effet, votre ancienne flamme n’est pas portée disparue et elle n’a aucune chance de revenir dans votre vie par la voie des nouvelles du soir, d’une vidéo de meurtre sordide qui a fuité ou de théories conspirationnistes, comme c’est le cas dans le tortueux Sabrina, de Nick Drnaso. Le premier roman graphique de l’histoire à se retrouver en lice pour le prix Booker. Un récit fort simple qui nous force à constater la dématérialisation du mal et ses conséquences.

Sabrina, une jeune femme sans histoire, qui faisait des mots croisés avec sa soeur et planifiait faire le tour des Grands Lacs à vélo, disparaît du jour au lendemain. « Quitte la ville, déconnecte-toi d’Internet », disait-elle. Ces deux impératifs se voient rejoués à l’envers lors de sa disparition. Teddy, son copain, vit alors une crise existentielle et fuit l’Illinois pour le Colorado. Calvin, un ami d’enfance, technicien informatique pour l’US Air Force, l’accueille dans son appartement triste comme l’historique de recherche d’un vieux garçon. Teddy passe ses journées au lit, à écouter un conspirationniste postillonner ses opinions sur le double fond de la vérité. Calvin fait de son mieux pour aider son ami, mais le vide habite celui-ci et il dépérit.

À ce titre, peu de scènes dans ce bas monde témoignent de la solidarité humaine comme celle au cours de laquelle un homme en uniforme nourrit d’un hamburger son copain alité.

Mais un jour, l’impensable se produit : un quotidien reçoit une vidéo du meurtre de Sabrina. L’émission de radio qui rattachait encore Teddy au monde extérieur s’empare du sujet. L’incommunicable devient formules, complots et menaces, dans les mots du tout Internet.

Dans son précédent livre, Beverly (Drawn & Quarterly, 2016), l’auteur né en 1989 abordait le « vrai monde » avec un pessimisme attendrissant qui nous rappelait, par exemple, qu’un citoyen lambda en maillot n’est jamais bien plus qu’un être humain pris pour se décoincer un bout de tissu de la raie des fesses. Une vision qui renvoie au cinéma de Todd Solondz, à qui le bédéiste Chris Ware comparait Drnaso dans The Guardian. Bien sûr, Ware ne pouvait pas écrire : « on pense aussi à Chris Ware ». Mais c’est le cas…

Beverly contenait le germe d’événements épouvantables qui deviennent catastrophiques, lorsque libérés en ligne. Avec Sabrina, Drnaso reprend cette idée. Et si son dernier roman graphique se terminait sur une case perdue dans le coin d’une page blanche, comme pour signifier « imaginez le reste, ça pourrait être pire », Sabrina prend le tout au pied de la lettre. Le résultat est plombant et anxiogène. Bienvenue dans ce que la souffrance humaine a de plus universel.

Sabrina

★★★★

Nick Drnaso, traduit de l’anglais par Renaud Cerqueux, Presque lune, Paris, 2019, 205 pages